Chapitre XI
- Méthée -
Aïe… Ma tête… Qu’est-ce qu’il…
Les souvenirs me reviennent en rafales, d'abord confus, puis net.
— Olga ! m’étranglé-je.
Je reconnais une chambre du Trois Flocons. J’essaie de me lever, des réminiscences de violence me cloue au matelas.
La porte s’ouvre, Mirabelle apparaît, couverte d’hématomes et de bandage rougeâtre, mais vivante. Un poids dont j’ignorais l’existence jusqu’à présent, libère une partie de mon cœur.
L’autre, songe à ma mère adoptive.
— Par Nërha ! souffle-t-elle.
Je ne l’avais jamais entendue jurée sur les anciens dieux. Elle pourrait être arrêtée et emprisonnée à Ifrinn pour avoir osé prononcer le nom de la Déesse de la Vie…
— J’ai bien cru que…
— J’ai dormi combien de temps ? la coupé-je.
Elle se triture les doigts, le regard fuyant.
— Seulement une trentaine de minutes… Dès que le mercenaire a eu ce qu’il voulait, il est parti. Les villageois nous ont aidé et le guérisseur a réussi à…
— Ce qu’il voulait ? m’acharné-je.
Son visage se décompose. Mon sang se fige.
Pitié, pas ça.
— Qu’est-ce que ça veut dire, Mirabelle !? hurlé-je.
Elle sursaute, les yeux enfin accrochés aux miens.
Non, non, non…
Je me hisse sur mes jambes tremblantes. Je me fiche de la douleur et commence à marcher.
— Méthée…
Je l’ignore et m’engage dans le couloir. Je prends appuie sur les murs.
S’il lui arrive quoi que ce soit… Je ne me le pardonnerais jamais.
Je manque de tomber dans les escaliers, mais je serre les dents. Mes mains abandonnent la rambarde et j’accélère le pas. Mes muscles me hurlent de ralentir, mais je me mets à courir.
Cours.
— Méthée ! m’appelle Mirabelle depuis le seuil.
Je ne me retourne pas. Elle est vivante, elle.
Cours.
Je repense à ces derniers jours. À tous ces gens qui sont venus pour Olga. Aux Ishaëls qui semblent graviter autour d’elle, contrôler sa vie.
Cours.
Les cailloux du sentier crissent sous mes pieds. Je ne vois plus grand chose sous la lumière mourante du jour.
Toutes ces fois où elle avait l’air sur le point de vouloir se confier, avant de se raviser.
Cours. Méthée.
Des vents violents me rabattent, une tempête non naturelle se lève tandis que j’approche du manoir.
Olga.
Je me protège de mes bras. Des branchages égratignent ma peau, déchirent ma robe : je continue. Je plisse les yeux. Puis je la vois.
Une ceinture enserre ce qu’il reste de son bras droit. Appuyée contre une des poutre des ruines de l’Aile Est, elle s’efforce de maintenir le mercenaire à distance. Les projectiles de vent le strient d’entailles plus ou moins profondes, mais il guérit aussitôt.
Avec ces bourrasques, je ne peux pas utiliser mes flammes pour l’aider.
Elle perd trop de sang.
À ce rythme, elle s’épuisera bien avant lui. Il faut que je trouve un moyen de le contourner pour la rejoindre de l’autre côté de la cour. Là-bas, je pourrais cautériser, arrêter l’hémorragie…
Je me glisse dans l’ombre du vieux chêne, retrouve la dague que j’y avais plantée.
Le cœur battant, je profite des ténèbres projetées par cette nuit sans lunes, pour me faufiler.
Comme elle me l’a appris.
Dans le sens du vent, le pied léger, éviter les obstacles qui pourraient trahir ma présence.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres.
— On dirait bien qu’une lapine n’a pas su rester à sa place ! s’exclame le mercenaire alors que le vent faiblit.
Je me fige. La distance est avalée en une fraction de seconde. Une promesse de mort s’abat sur moi lorsque je croise son regard sombre.
Je me mets en garde – comme elle me l’a appris.
— Méthée ! crie Olga.
Ses iris gris, grands ouverts, sont braqués sur moi.
Pardonne-moi…
L’air me propulse en arrière. Mon dos heurte le tronc du chêne. Le choc me coupe le souffle. Je relève la tête, la vue trouble. Mes yeux papillonnent à la recherche d’Olga. Je reconnais sa silhouette, l’éclat de sa tresse poivre et sel, juste là. Elle est toujours debout, dos à moi.
En vie…
Le mercenaire se relève.
— Tu commences à me gonfler, la vieille ! crache-t-il.
Elle chancelle, ploie, s’effondre dans un bruit sourd. Un léger amas de poussière s’élève à sa chute.
J’essaie de me lever, mais je ne sens plus mes jambes. Je me traîne jusqu’à elle à la force des bras.
— O..Olga ?
Une plaie béante laisse voir l’intérieur de son ventre. Un filet de sang s’échappe. Elle halète.
— Tu… vas bien…
Elle glapit lamentablement.
— Ne dis rien… Garde tes forces.
Elle lève son bras valide, tente de toucher ma joue – mais il retombe mollement.
— Pardonne-moi…, souffle-t-elle.
— Chhhht… tais-toi… s’il te plaît…
Je cale sa tête sur mes genoux. Chaque fois que son torse se lève, une bouillie brunâtre opaque jaillit de sa blessure.
— Tu dois… Il faut que… Trouve... L...les Exilés...
Sa respiration siffle entre ses mots, je la serre un peu plus fort. Je m'accroche à elle, à son souffle.
— Tro... trouve... Nhoé... lia…
Mes épaules s’affaissent. Je me recroqueville au-dessus de son visage. J’étouffe un sanglot douloureux.
— Je t’en supplie…
Ses yeux, aussi gris qu’un ciel d’orage, me fixent à travers un voile d’eau. Cette fois, aucun éclair ne voile son regard. Ses traits s'adoucissent.
— Alors, c’est toi ? s’exclame le mercenaire en récupérant son épée.
Sa voix me parvient à peine.
Tout ce que j’entends, ce sont les battements faiblissant de ma mère.
— Ne… leur… pas con… fiance…, confie-t-elle dans un ultime souffle.
Sa poitrine ne se soulève plus. Le sang, lui, continue de se mêler à la terre. Je la secoue. Rien. Ses entrailles pendent. J’essaie de les replacer.
— Non. Non. Pardon. Ça va aller. Je vais tout arranger.
J’essuie mes larmes d’un revers de main, étalant ses viscères sur ma peau. L’odeur me retourne l’estomac.
Et je l’entends rire.
Il est là, debout, trop vivant.
— Je reviens, Olga, murmuré-je en déposant un baiser sur son front.
Je laisse les flammes m’envahir dès que je m’éloigne. Elles lèchent l’air. Une partie de moi sait qu’elle ne me répondra plus.
Lorsque je lève les yeux, il sourit.
Je veux le lui arracher ; qu’il hurle comme il a fait hurler Mirabelle. Qu’il souffre. Qu’il souffre pour ce qu’il vient d’infliger à la femme qui m’a reccueilli. Je n’ai jamais cessé de me plaindre. Depuis le début. Et maintenant…
Je clos mes paupières, fuyant cette réalité que je refuse d’affronter, les poings serrés, je m’avance jusqu’à cette pourriture. Déterminée à lui faire payer, je tends le bras vers lui, vers son air condescendant.
— Qu’est-ce que tu vas faire, gamine ? T’as bien vu que tu faisais pas le poids contre moi. Alors, tu vas me suivre sagement jusqu’au Sanctuaire.
Un jet de flamme bondit hors de moi. Je m’époumone dans un rugissement enragé.
— CRÈVE !
Un hurlement strident répond en écho.
Je ne détourne pas les yeux de sa valse de feu. Sa chair fond lentement, emplissant l’air d’une odeur putride. La torche humaine s’effondre, mais l’incendie se propage, hors de contrôle.
Je hurle ma douleur. Mes doigts agrippent mon chemisier. Mes larmes se mêlent à la pluie de cendres qui virevoltent autour de moi.
Je baisse la tête, le rouge sur mes mains me fait horreur. Je frotte frénétiquement, mais c’est toujours là.
Son sang.
Je retourne auprès d’elle, laissant derrière moi le bosquet s’embraser. Je voudrais me consumer, moi aussi. Ces maudites flammes bleues narguent ma peau sans jamais la brûler. Les reflets bleutés illuminent son corps.
Je l’enlace, la serre contre moi. Mes larmes s’évaporent, me privant du chagrin. Sa peau noircit entre mes doigts, les cloques pullulent, éclatent.
Je voudrais m’éteindre. Mais je n’y arrive pas. Elle n’a pas eu le temps de me l’apprendre.
— Maman… Ne me laisse pas…

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