Chapitre XII
- Ksander -
Le brasier gagne du terrain, dévore tout, menace de nous engloutir avec le reste du bosquet. La fumée trouble mes sens, me désoriente. Ma rétine brûle, mes poumons se tordent sous l’air saturé que je tente d’avaler.
Mon seul repère dans ce chaos, ce sont les doigts d’Aurora, crispés sur ma cape.
— On peut pas rester là !
Je ne distingue d’elle que la masse de ses cheveux roux à travers le voile de cendre. Elle me tire, encore et encore, vers la lisière.
— Mais t’as bien vu et entendu, comme moi ! On peut pas partir ! C’est elle ! hurlé-je pour couvrir le grondement agonisant de la forêt.
C’est elle que Gelen veut…
Je trébuche sur une racine, me rattrape de justesse alors que la Fulgomancienne me tire loin de notre mission.
Et les autres Ishaëls… Ils savent. Tous.
Je me fige.
Mes pensées tournent en boucle, tentent de raccrocher du sens, mais tout se délite. Mes certitudes, ma foi, mes piliers… tout vacille.
La tourbière traîtresse glisse sous mes pieds. Un tourbillon incandescent me sépare de la main guide d’Aurora.
Et je réalise, avec une clarté amère : je ne suis qu’un pion, je ne détiens aucune clef.
— On reviendra ! C’est trop dangereux !
Je ressens sa peur à travers son cri trop aigu, trop heurté, presque brisé. Sa silhouette vacille puis s’éloigne, fuyant cette créature infernale qui dévore la végétation. Elle n’a jamais su affronter les flammes – elles la consument de l’intérieur bien avant de toucher ce qui l’entoure.
Les arbres s’effondrent en rafales, explosant en pluie d’écorces et de braises. Toute la forêt gémit sous la chaleur déchaînée. Chaque muscle de mon corps hurle que je dois suivre Aurora, courir, sortir de cet enfer.
Oui… on doit partir.
— Et si elle en profite pour fuir ? murmuré-je presque trop tard.
Les émotions altèrent le jugement.
À cet instant, ce précepte qui m’a façonné est la seule chose tangible à laquelle je puisse me raccrocher. Ma mission : cette femme.
Méthée…
La seule certitude encore debout, malgré toutes les questions que sa simple existence fait éclore.
Qui est-elle réellement ?
Ça n'a pas d’importance. Je dois aller vers elle. Mes pas me guident à travers la fournaise, sautent par-dessus des troncs calcinés, évitent les racines brûlées.
— KSANDER ! hurle Aurora depuis l’orée.
Je ne réponds pas, balayant la culpabilité. Je dois comprendre pourquoi les dieux semblent se déchirer autour d’elle.
Morte…
C’est l’objectif d’Aëlior Ishaël, celui qui a envoyé le mercenaire.
Vive. Entière.
La volonté de son neveu, Gelen.
La lisière se précise devant moi, le brouillard de fumée s’éclaircit. Des faisceaux d’azur se fraient un chemin entre les troncs épargnés. La chaleur devient suffocante, me rappelant l’atelier du Forgeron.
Puis je la vois.
Sous l’ombre du grand chêne miraculeusement intact, elle est en feu. Des flammes d’un bleu glaçant s'élèvent à travers sa peau. Elle tient entre ses mains une carcasse carbonisée qui se désagrège lentement.
Ma poitrine se serre. Chaque souffle me fait suffoquer, mais j’avance prudemment, guettant le moindre signe de mouvement. Et si elle m’a repéré ? Elle ne montre rien.
Le dos voûté au-dessus de ce qu’il reste d’Olga Mölgnav, elle semble engloutie par un monde que je ne peux pas atteindre. Je ne partage pas sa douleur, mais perçois l’étendue de son chagrin lorsque je risque un regard en arrière.
L'incendie domine la montagne. Il dévale les cimes, avale tout sur son passage.
Bientôt, le village n’y échappera pas.
Chaque pas me rapproche d’elle, et pourtant l’écart entre nous paraît infini. Elle demeure, là, secouée par des sanglots aussi incontrôlables que les éléments. Mais sa puissance incandescente ne consume pas seulement la forêt : elle consume aussi mon courage, le met à l’épreuve.
Ce bleu froid… La Flamme Primordiale. La même que Gelen Ishaël.
Je tends le bras, subjugué. Ma raison appréhende la morsure de ses pouvoirs. Je serre les dents lorsque mes doigts agrippent son épaule.
Je cicatriserai…
Enfin, elle lève les yeux. Ses prunelles gelées s’accrochent à moi et, pour une raison qui m'échappe, mes bras l'attirent contre mon torse. Elle ne résiste pas. Du moins… pas au début.
J’endure sa peine dans un silence solennel.
Je sens mes vêtements fondre, ma peau cloquer. Ma mâchoire se crispe. De toutes les souffrances que j’ai subies, l’immolation est sans doute la pire.
Un grognement s’échappe de mes lèvres après les premières minutes. Mais à aucun moment, je ne desserre mon étreinte.
Pourquoi je veux à ce point la protéger ?
C’est comme au Trois Flocons, pourquoi ai-je ressenti le besoin irrépressible d’intervenir, de l’aider ?
Ça n'a pas de sens…
Je sens ma raison s’effriter sous la violence de sa détresse.
Je relève mes doigts meurtris sur sa joue, caresse sa peau délicate, d’un geste presque trop doux à travers toute cette souffrance. Ses yeux papillonnent, perdus quelque part sur le cuir calciné de ma veste. Je l’oblige à me regarder à nouveau.
L’horreur assombrit ses traits à la vue de ma chair à vif, parcourue de stigmates suppurants et brûlés.
— Pardon… Pardon… Je…
Elle me repousse avec une force que je ne soupçonnais pas. Elle rompt le contact, me libérant du joug de ses flammes.
— Pardon… Je… Je n’arrive pas à les arrêter… Je n’y arrive pas…, balbutie-t-elle, la voix brisée par la panique.
— Ce n’est rien, Méthée.
Elle relève le visage, surprise que je connaisse son nom. Ses iris cyan se figent sur les miens, et un frisson glisse sous ma peau cicatrisante. Elle observe chacune de mes blessures se refermer, disparaître, comme si elle n’avait jamais existé.
Son regard s’arrête sur la seule cicatrice restante, celle de mon œil droit. Une question silencieuse reste suspendue, à laquelle je ne saurais répondre.
Ses flammes tarissent sans qu’elle ne s’en rende compte, jusqu’à devenir de fins filets entre ses doigts. Je respire à nouveau normalement ; la douleur n’est plus qu’un vestige.
Je me relève, lui tendant la main.
Elle hésite, toujours agenouillée près de la dépouille de l’ancienne professeure de ma camarade.
— Je ne te ferai pas de mal, la rassuré-je, sans la quitter des yeux.
Ses mains chaudes saisissent la mienne.
Une tâche orange attire mon attention par-delà son épaule. Aurora donne un coup sec dans sa nuque. Méthée chancelle, hébétée. L’éclat de la trahison luit dans ses prunelles avant qu’elle ne s’effondre à mes pieds.
— Ramenons-la à Maître Gelen, déclare la rousse.
Je soulève délicatement la jeune femme inconsciente, le coeur alourdi par la culpabilité. Chaque fibre de mon corps proteste sous le poids, chaque respiration me brûle encore. Je serre les dents.
— D’autres viendront. On ne doit pas traîner, presse Aurora.
Je ravale ma salive, la gorge nouée. Je n’avais jamais détesté mon appartenance à la Milice de la Paix avant aujourd’hui…

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