Chapitre XIII

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- Méthée -

— J’ai besoin de te savoir avec moi sur ce coup.

La voix claire, un peu trop aiguë d’Aurora me parvient, lointaine. Le brouillard mental dans lequel s’enlise mon esprit me maintient entre conscience et néant.

Que s’est-il passé ?

— Ksander ? insiste-t-elle. Putain, qu’est-ce qui te prend ? D’abord l’auberge, puis l'incendie hier, et maintenant quoi ? Tu vas me dire que tu doutes ?

Ses mots fendent l’air, puis se suspendent, avalés par le bruissement des feuillages et le murmure d’un ruisseau à proximité.

— On fait quoi si elle se réveille ? relance le concerné.

J’émets un gémissement rauque, le crâne douloureux.

— Je pense pas qu’on ait le temps de réfléchir à la question, lâche Aurora.

J’essaie de rassembler les morceaux – ma mémoire, mon corps, mon esprit. Tout se bouscule. Des bribes surviennent : des flammes, des cris, du sang, des larmes… et une colère sourde, qui n’est pas vraiment la mienne.

D’où vient-elle ?

J’essaie de respirer lentement, de calmer les battements affolés dans ma poitrine. Mes poumons protestent, comme si l’air refusait de réintégrer mon corps. Mes doigts glissent sur quelque chose de froid, granuleux et détrempé. La terre. C’est elle qui m’ancre en premier. Je m’y accroche pour remonter à la surface de moi-même.

La nuit met du temps à prendre forme sous mes yeux. Je cligne plusieurs fois, le monde s’affine : une clairière étroite ; un feu de camp pour seule source de lumière ; deux silhouettes floues, trop proches.

J’essaie de me redresser. Mon dos heurte un tronc, sec et rugueux. Une tension me mord les poignets : une corde. Je tire. Le nœud ne bouge pas. Je recommence, mais une douleur irradie mes bras au frottement des fibres tressées.

— C’est quoi ce bordel ? juré-je la voix pâteuse.

Je me redresse à m’en arracher les bras, mais je ne parviens qu’à ouvrir ma peau. Je scrute la clairière, chaque recoin, chaque mouvement, à la recherche d’une issue.

— Calme-toi, Méthée…, murmure Ksander.

Sa voix est douce. Je pivote vers lui. Il s’est accroupi et m’observe. Ce sont d’abord ses yeux qui me frappent : l’un jaune vif, l’autre bleu électrique. Deux iris surréalistes.

Une ombre assombrit son regard. De la peur ? De la colère ? Un regret ? Quelque chose m’échappe – et ça m’agace.

Pourquoi a-t-il l'air si désolé ?

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi je suis attachée ? Où est Olga ? Elle va bien ?

Les questions fusent toutes seules, trop vite. Elles se heurtent les unes aux autres sans trouver de réponses.

Ksander jette un bref coup d'œil par-dessus son épaule avant de reporter son attention sur moi.

— Tu ne te souviens pas ?

Sa voix tremble à peine, mais son cœur, lui, s’emballe. Beaucoup trop pour quelqu’un qui dit la vérité sans arrière-pensée.

Qu’est-ce qu’il me cache ?

— Olga est morte, annonce Aurora d’un ton détaché.

— Aurora ! siffle Ksander.

— Quoi…

Le mot se brise sur mes lèvres, se meurt en une phrase inachevée.

… non. Impossible.

Je tends mes sens vers elle, par réflexe.

Un espoir : elle doit mentir. Mais ses battements sont réguliers, tranquilles, presque cruels. Aucun trouble. Aucune empathie. Rien.

Mes bras retombent, lourds comme de la pierre, et mes poumons refusent de se remplir.

— Elle aurait fini par s’en rappeler ou l’apprendre, autant arracher le pansement, commente Aurora.

Sa voix me parvient étouffée.

Comment aurais-je pu oublier ?

J’ose relever les yeux vers cet homme qui m’a sauvé une fois. La lueur qui brille dans ses prunelles dépareillées me fait voler en éclat. Je ne veux pas de sa pitié, je veux des réponses.

Je voudrais m’insurger, lui hurler dessus, le secouer. Mais je suis vidée de toute force.

C’est forcément un cauchemar, je vais me réveiller.

— Détache-moi…, murmuré-je.

Il lorgne de nouveau vers son acolyte et je comprends enfin. Ce n’est pas lui qui décide.

C’est elle.

Alors, je me décale, me glisse hors de l’ombre de Ksander, dans la lumière tremblante du feu.

— Pour que tu nous files entre les doigts ? Tu rêves, gamine.

Elle m’a entendu ? D’aussi loin ?

— Je ne vous ferai aucun mal !

Elle s'esclaffe. Un rire franc, presque amusé.

— On n’a pas peur de toi. On doit juste te ramener à Gelen Ishaël.

Mon sang se glace. Je frémis de peur… ou d’autre chose. Comme si mon corps savait avant moi que ce nom est un problème, que je dois me méfier de lui.

« Ne leur fais pas confiance. »

La voix d’Olga s’immisce dans mon esprit. Claire. Incontestable.

Quand m’a-t-elle dit ces mots ? Et parlait-elle d’eux ? De lui ? De tous ?

Je dois savoir. Je dois la retrouver.

Je ne peux pas me raccrocher à ces deux-là. Même si l’un m’a aidée. Même s’il joue les protecteurs.

— Maître Gelen aura des réponses. Laisse-nous te conduire jusqu’à lui, me rassure Ksander.

Mensonge. Je l’entends. Je le sens.

Ils restent des inconnus. Dangereux.

« Ils mentent tous. »

Mes paumes crépitent. La corde brûle, puis cède. Dans le même mouvement, j’enfonce ma tête dans le menton de Ksander.

Il vacille à peine, mâchoire serrée, genou profondément ancré dans le sol. Je peux presque entendre ses dents grincer. Une lueur sauvage traverse son regard hétérochrome. Une lueur de prédateur.

— Cours…, parvient-il à dire alors qu’il semble lutter contre quelque chose.

Je reste figée. Son timbre n’a plus rien d’humain. Sa voix déformée sonne comme un avertissement. Il n’y a plus aucune douceur, juste un râle guttural.

Je monte mes mains, prête à me défendre, mais mon cœur cogne comme s’il voulait s’échapper. Je ne le quitte pas des yeux, alerte.

— J’ai dit : cours.

Trois mots. Une menace ? Une mise en garde ? Ou les deux ?

— Merde…, souffle Aurora depuis le feu.

Je longe le tronc, sans perdre Ksander des yeux.

Un frisson me parcourt l’échine lorsque ses narines se dilatent au rythme de sa respiration de plus en plus lourde et haletante, animale. Le noir envahit le blanc de ses yeux tandis que ses cheveux blond cendré se muent en fourrure épaisse.

Un craquement sinistre déchire la nuit. Ce n’est pas une branche ni le crépitement du foyer. Ce sont ses os.

Sa carrure se déforme, ses membres s'allongent. Sa silhouette se désarticule. Une métamorphose tordue, cauchemardesque.

— Bouge, Méthée ! m’ordonne Aurora en se précipitant vers nous.

Mes pieds obéissent avant que ma tête ne décide. Je tourne les talons et m’enfonce dans les bois.

Les branches basses fouettent mon visage et mes bras. Mes chevilles s’emmêlent dans les racines. Mes poumons hurlent sous la cadence que je leur impose.

Qu’est-ce que je fuis, au juste ?

Mon instinct étouffe tout le reste. Plus de raison. Plus de logique. Juste l’urgence – brute, absolue – qui guide mes pas à travers l’obscurité.

Derrière moi, un rugissement tranche la quiétude de la forêt et scelle mon destin imminent. Le sol vibre sous l’impact des foulées de la bête qui m’a prise en chasse.

Un nuage voile les yeux d’Henaé dans le ciel nocturne, comme si la déesse elle-même refusait d’assister au carnage.

Je trébuche sur une racine. Mon pied glisse, mon corps bascule. Le monde se renverse.

Je dévale un talus, heurte une souche, puis une pierre, puis un autre torrent. Chaque à-coup me coupe la respiration.

Et la chute s’arrête d’un coup — une seconde trop tard pour sauver ma dignité, mais assez tôt pour épargner mes os.

Le dos en feu, je tente de me redresser. Un gémissement franchit mes lèvres malgré moi. Je me fige, le souffle suspendu, lorsque l’ombre se découpe plus haut sur le sentier.

Avec un peu de chance, grâce à mes galipettes dans les fougères, elle ne me…

Le vent se lève.

Traître. Il porte mon odeur droit vers la bête.

Elle hume et son souffle se dissipe en une volute blanche. Les nuages tirent leur révérence, laissant les lunes m’offrir en pâture au prédateur.

Son œil jaune s’illumine sous leur halo. Il s’ancre dans le mien. Assez longtemps pour me donner l’illusion qu’il me reconnaît. Qu’il me voit. Qu’il reste quelque chose de Ksander derrière ce pelage blanc.

Puis, ses babines se retroussent, révélant une rangée de crocs dégoulinants de bave.

Il n’est plus là. Il ne reste que la créature.

J’ai lu des dizaines de textes sur l'Ère des Kaemeras, mais je n’avais jamais vu l’un de leurs descendants en chair et en os. Ksander est un Lycanide, un de ces hommes loup issus de tribus nomades… mais quelque chose cloche.

Soit il veut vraiment me tuer. Soit il ne sait absolument pas se contrôler.

Et vu la panique brute dans la voix de son acolyte, et les derniers mots qu’il m’a offerts avant de sombrer…

Je penche pour la seconde option.

Toujours sur les fesses, je m’aide de mes bras pour reculer, mais le loup me laisse à peine le temps de songer à ma fuite : il bondit, toutes griffes dehors, comme un couperet lancé dans les airs.

Un éclair déchire la nuit. Il ne vient pas du ciel, mais des tréfonds de la forêt. La lumière me lacère la rétine, et mes poils se hérissent aussitôt sur mes bras écorchés.

Quand ma vue cesse de danser, une silhouette se découpe au cœur de la boule d’électricité : une tignasse rousse, les prunelles aussi jaunes que l’œil de son acolyte.

Aurora.

Elle frappe l’air d’un geste sec, et ses doigts se referment sur le poitrail de Ksander en plein vol.

La bête s’écrase contre sa paume comme si elle avait heurté un mur. Le tonnerre répond. Les côtes et le sternum de Ksander craquent dans un bruit qui me retourne l’estomac – sec, précis, implacable.

Il ne bouge plus. Il ne se relève pas.

Je devrais m’en réjouir, ou m’inquiéter. Mais mon cerveau refuse de fonctionner correctement : plus rien n’a de sens depuis mon réveil, et une seule idée pulse, entêtante, sous mon crâne battant.

Je dois retrouver Olga.

Je profite de l’instant. Aurora n’a d’yeux que pour le métamorphe effondré à quelques mètres ; son regard brûle encore de résidus d’éclairs.

C’est ma chance.

Je bondis, m’arrache au sol détrempé, et prends mes jambes à mon cou. L’adrénaline me propulse aussi loin que possible de ces monstres.

Si ces deux-là avaient réellement voulu ma mort, je ne serais plus qu’une carcasse fumante et dépecée entre les fougères.

J’en suis certaine, maintenant. Et cette certitude ne me rassure absolument pas.

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