Baptême

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J’ouvre les yeux.

Blanc.

Pas le blanc d'une pièce. Celui d'avant les choses. Avant les formes, avant le bruit, avant le nom qu'on donne aux endroits pour s'y sentir chez soi.

Je me concentre sur mon corps.

Rien.

Je cherche la douleur.

Le vertige. Le goût du sang. N'importe quoi qui prouve que quelque chose s'est passé avant ici.

Rien.

Mon corps est propre comme une page vierge. Et ce rien-là est la chose la plus étrange que j'aie jamais ressentie.

Je sais que j'ai eu peur. Je ne sais pas de quoi.

Mon corps est là, présent. Mais sans poids. Sans résistance.

Je me soulève sur les coudes.

Aucune de ces petites raideurs du matin qui prouvent qu'on a existé la veille. Je me lève comme si j'avais passé la nuit dans l'eau. Léger. Neuf. Et cette légèreté, au lieu de me rassurer, creuse quelque chose dans ma poitrine que je ne saurais pas nommer. Ce vide me dérange.

Je cherche une cicatrice sur ma main droite. Je ne sais pas pourquoi je cherche là. Il n'y a rien.

Je referme le poing.

Alors ça arrive.

Pas une image. Pas un souvenir. Quelque chose de plus primitif. Une lumière qui traverse, une fraction de seconde, et qui laisse derrière elle l'empreinte d'une sensation que je ne saurais pas nommer.

De l'eau. Froide. Sur ma nuque.

Et un prénom qui monte, incomplet, haché :

Zo… Zou…

Disparu.

Je reste immobile. Le blanc autour de moi ne répond pas. Je ne sais pas si c'est un souvenir ou un rêve ou quelque chose que mon cerveau fabrique pour meubler le vide. Ce que je sais, c'est que ça fait mal. Brièvement. Nettement. Là, derrière le sternum, à l'endroit précis où rien ne devrait faire mal si je n'avais rien à perdre.

Mon bras cherche quelque chose sur le côté. Un bord de lit, une surface familière, je ne sais pas. Rien. Juste l'air. Je laisse retomber ma main sans comprendre ce qu'elle cherchait.

Je cligne des yeux.

Le monde autour de moi est flou, pâle, sans contours nets.

Blanc. Juste blanc.

Trop blanc, trop doux, trop propre.

Et ce silence qui ne ressemble à aucun silence que j’aurais connu.

- Hey.

La voix est proche.

Une silhouette se dessine devant moi. Plus grande. Immobile.

Je force un peu la vue. Les traits apparaissent lentement.

Un homme se tient dans l'embrasure d'une porte que je n'avais pas remarquée. Grande silhouette, immobile, cheveux clairs, vêtements simples d'un blanc parfait. Une peau presque lumineuse. Un regard pénétrant. Il y a, dans ses traits, une justesse étrange. Comme si quelqu’un avait pris le temps de corriger ce que le monde laisse habituellement imparfait.

Il sourit.

Un sourire… parfait.

C'est le mot qui vient en premier. Et c'est exactement pour ça que quelque chose en moi commence à surveiller.

- Regarde-moi… Ça va ?

Ma vision s’améliore. Je le vois pour la première fois. Il se tient face à moi, immobile, mains jointes derrière le dos, avec un léger sourire.

- Prends ton temps, dit-il. Tu n’as rien à faire pour l’instant.

Sa voix est calme et posée. Elle ne presse pas.

Je regarde autour de moi.

La pièce prend forme autour de moi. Blanche, lumineuse, sans angle sombre, sans meuble superflu. Pas de fenêtre. Pas d'autre sortie visible que cette porte derrière lui.

Je me retourne. Rien derrière moi. Juste le sol lisse, translucide, et, je le remarque maintenant seulement, un cercle parfait gravé dans la matière. À l'endroit même où je m'étais réveillé.

Je le fixe un peu trop longtemps.

- Où est-ce que je suis ?

Il penche légèrement la tête, comme s’il avait prévu que je la poserais.

- Tu es là où tu dois être, répond-il simplement.

- Ce n'est pas une réponse.

- Non, admet-il. Mais c'est la plus honnête que je puisse te donner pour l'instant.

Il s'écarte de l'embrasure et me tend la main, pas pour m'aider à me lever, je suis déjà debout, mais comme une invitation. Vers la porte. Vers ce qu'il y a de l'autre côté.

Je regarde sa main.

Une pensée traverse : si je ne la prends pas, que se passe-t-il ?

Je ne prends pas sa main. J'avance quand même.

- On se connait ? Qui es-tu ?

Il soutient mon regard sans insistance.

- Je suis là pour t’accompagner.

Je note la réponse. Et je note que ce n'est pas une réponse.

De l’autre côté de la porte, l’espace change.

La pièce est vaste, bien plus que je ne l’avais imaginé. Le plafond s’élève haut au-dessus de moi, dessiné par des arches fines, presque organiques, baignées d’une lumière bleutée qui semble flotter plutôt qu’éclairer.

Le sol est lisse, translucide par endroits. A chacun de mes pas, une lueur discrète apparait puis s’éteint. Comme si l’espace me reconnaissait.

Au centre de la salle se dresse une structure en cristal. Une fontaine, ou quelque chose qui lui ressemble. Des facettes lumineuses, traversée de couleurs mouvantes. Des bleus profonds, des reflets violets, parfois une chaleur dorée. L’eau ne tombe pas. Elle glisse. Suspendue dans une lenteur impossible.

Je m’arrête instinctivement à quelques pas.

- Tu peux t’approcher, dit-il doucement.

Il se place à côté de moi. Nos regards se croisent.

- Vois ce moment présent comme un baptême.

Le mot résonne.

- Un baptême, je répète sans bouger.

- Il n’efface rien. Il ne t’enlève rien. Il t’aide simplement à déposer ce qui n’a plus besoin de te suivre.

Déposer ? Comme si j’avais porté quelque chose... Je me retourne alors. Je veux voir son visage quand il dit ça.

Il me regarde avec cette même stabilité, ce même calme qui n'est pas de la sérénité mais quelque chose de plus construit. Derrière lui, dans la pénombre de l’autre pièce, je revois le cercle parfait, gravé dans la matière translucide.

- Ce qui n'a plus besoin de me suivre, je dis. Tu as décidé quoi, exactement ?

Il ne répond pas. Il se contente de désigner la fontaine d'un geste ouvert, presque théâtral. Il m’invite à tendre la main vers la fontaine. La lumière semble se rapprocher légèrement.

- Tu te lances ? demande-t-il.

Je ne sais pas ce que cela signifie exactement. Je fixe la lumière.

Une pensée absurde me traverse… Et si, une fois la main posée, je ne pouvais plus la retirer ? Et si je ne retrouvais plus jamais ce prénom ? Ce fragment, cette demi-syllabe qui avait traversé le blanc de la pièce comme une déchirure.

Zou…

Je ne sais même pas si c'est un prénom. Mais l'idée de le perdre m'arrête.

Je ferme le poing. Comme si je pouvais garder le prénom là-dedans.

Puis je tends la main.

- Ce lieu et ce moment marquent une transition, dit-il derrière moi.

Je lève légèrement la tête. Les arches au-dessus de nous semblent se prolonger à l’infini, dessinées par une lumière bleutée constellées de points minuscules, comme un ciel étoilé artificiel.

- Le baptême n’est pas une purification, reprend-il. Ce n’est pas une correction non plus…

Il se rapproche, suffisamment pour que je sente sa présence sans le voir.

- … C’est un accord.

Je fronce légèrement les sourcils. Je n’aime pas les accords dont on ne lit pas les clauses.

- Un accord avec quoi ?

- Avec toi-même, répond-il sans hésiter. Et avec les autres.

Il se place à côté de moi.

- Et si je refuse ?

Un silence. Très bref. Imperceptible, peut-être. Mais réel.

- Tu ne refuses pas. Tu retardes.

Sa voix n'a pas changé. Mais quelque chose dans la réponse, la certitude tranquille avec laquelle il l'a dite, me laisse froid une seconde.

Je déglutis. Je ne sais pas exactement ce que je porte. Mais je sais que c’est lourd.

- Et toi ? Tu es qui ?

Il me regarde enfin.

- Je suis là pour toi.

Je m'avance. Je frôle la surface du bout des doigts. Ni chaud ni froid. Juste une impression diffuse, comme si ma peau hésitait à interpréter ce qu'elle touche. Puis une sensation discrète. Pas une émotion. Pas une pensée. Plutôt une absence. Comme si quelque chose que je portais depuis longtemps venait de se taire.

Je ne sais pas ce que c'était. Je ne sais pas si je devrais m'en inquiéter.

Je retire la main.

Ce que je sais, c'est que je ne me souviens pas de ce que j'ai perdu. Et que c'est peut-être exactement le problème.

Une légèreté étrange s'installe dans ma poitrine. Réelle, indéniable, et pourtant teintée d’une incomplétude. Comme si on m'avait retiré un poids sans me demander si je voulais le garder.

- Au fait, je m’appelle Elias…

Il dit ça simplement. Comme si ce détail avait moins d'importance que le reste.

- Et ton baptême est terminé.

Je le regarde.

- Tu aurais pu te présenter avant.

- Oui.

Un silence. Il ne s'excuse pas. Il n'explique pas non plus. Il attend. Et cette façon d'attendre, sans inconfort, sans combler le vide, me dit quelque chose sur lui que je ne formule pas encore clairement.

- Viens, dit Elias. Je t’emmène découvrir le Campus.

- Le Campus ?

Il s’avance. Je le suis.

- Intriguant, n’est-ce pas ?

Et sans savoir pourquoi, en franchissant le seuil derrière lui, je retourne une dernière fois la tête vers la fontaine. Elle s’est éteinte.

La pièce derrière nous est vide, blanche, parfaitement silencieuse. Le cercle gravé dans le sol est toujours là.

La porte s’ouvre à notre approche, révélant un couloir baigné d’une clarté plus chaude, presque dorée.

Je franchis le seuil.

Derrière moi, la fontaine s'est éteinte.

Je ne me retourne pas. Mais je sais, sans savoir comment je le sais, que la pièce blanche ne sera plus jamais là si j'essaie d'y revenir.

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