Olympe
L'air change avant même que je voie quoi que ce soit.
Des voix lointaines. Des pas sur la pierre. Des rires portés par quelque chose qui ressemble à du vent mais qui est trop régulier pour l'être vraiment. Et en dessous de tout ça, une musique. Presque imperceptible. Comme si quelqu'un l'avait posée là pour combler un silence qui aurait pu devenir inconfortable.
Je note ça.
Nous franchissons la dernière arche du couloir. Le monde s'ouvre.
Je m'arrête.
Devant moi s'étend une esplanade immense, baignée d'une lumière dorée qui n'appartient à aucune heure précise. Ni matin, ni soir. Un crépuscule suspendu. Le ciel est traversé de nuances chaudes, d’or pâle, d’ambre et de touches de rose aux bords. Comme si quelqu'un avait décidé que c'était la lumière la plus belle et l'avait fixée là pour toujours.
Le Campus se déploie sous mes yeux.
On dirait une université américaine poussée à son point de perfection. De grands bâtiments d'inspiration grecque s'élèvent tout autour. Façades claires, colonnes massives, frontons épurés. Des îlots architecturaux lévitent au loin, ancrés dans la lumière dorée, donnant à l'ensemble des airs d'Olympe moderne. Entre les bâtiments, des jardins luxuriants. Des arbres aux feuillages aux reflets bleutés et dorés. Des massifs floraux qui diffusent une lumière presque intérieure. Des fontaines où l'eau coule sans jamais déborder.
C'est parfait.
Et c'est exactement ça qui me dérange.
Des étudiants marchent sur les chemins pavés. D'autres sont assis sur des bancs de pierre claire, un livre ouvert sur les genoux. Sur une grande place circulaire, un groupe pratique des mouvements lents, synchronisés, dans un silence presque sacré. Plus loin, des garçons courent, s'interpellent, rient.
Personne ne semble pressé.
Personne ne regarde sa montre.
Personne, et c'est là que quelque chose en moi se met en alerte, personne ne semble vouloir être ailleurs.
Dans tous les endroits imaginables, il y a toujours quelqu'un qui regarde la sortie.
Ici, non.
- C'est ici que tu vivras, dit Elias.
- Combien de temps ?
Une fraction de pause. Imperceptible. Mais réelle.
- Le temps que tu veuilles.
Nous avançons. Il m'indique les lieux d'un geste sobre, la tête légèrement penchée vers moi.
- Les maisons se trouvent là-bas.
Il désigne un ensemble de grands bâtiments organisés autour de cours intérieures ouvertes. Chaque bâtiment possède sa propre identité ,une variation subtile dans les formes, les couleurs, les symboles gravés dans la pierre. Des bannières légères flottent dans l'air, portées par une brise que je ne sens pas sur ma peau.
- Certains les appellent des fraternités. D'autres préfèrent parler de familles.
Je pourrais marcher longtemps sans me fatiguer. La pensée devrait m'inquiéter. Elle ne m'inquiète pas. Ce fait, lui, m'inquiète un peu.
Sur la droite, un vaste complexe attire mon regard. Façades transparentes, volumes amples, silhouettes en mouvement à l'intérieur.
- Les salles de sport. Le corps est libre ici. On l'écoute. On ne le contraint jamais.
Plus loin, des amphithéâtres s'ouvrent sur l'extérieur. De larges gradins de pierre blanche entourent des espaces centraux où des groupes échangent. Pas de scène. Pas de tribune. Tout le monde au même niveau.
- Les cours se tiennent ici.
- Des cours de quoi ?
- De tout ce qui permet de mieux comprendre. Le monde. Les autres. Soi-même.
Je note que ce n'est pas une réponse. Je commence à tenir une liste mentale de tout ce qu'Elias dit qui ressemble à une réponse sans en être une.
C'est là qu'un bâtiment m'arrête.
Circulaire. Plus discret que les autres. Presque translucide. Mes jambes ralentissent avant que mon cerveau l'ait décidé. C'est la deuxième fois depuis mon arrivée que mon corps fait quelque chose sans me consulter. Je commence à me demander lequel de nous deux est aux commandes.
- Le Cortex des Drifts, dit Elias.
Le mot arrive avant la définition. Drifts. Je le connais. Non… Je le reconnais, d'une façon qui ne ressemble pas à de l'information mais à de la mémoire. Sauf que je n'ai pas de mémoire.
- C'est quoi ?
- Tu y entreras quand le moment sera venu.
- C'est quoi ?
Il me regarde. Quelque chose dans ses yeux clairs, trop stables, toujours trop stables, mesure quelque chose avant de répondre.
- Des expériences de vie.
Ce n'est pas une réponse. C'est une redirection. Je les collectionne.
Nous continuons.
C'est là que je la vois pour la première fois.
Enfin… Je ne la vois pas vraiment. Je perçois sa présence, ce qui n'est pas la même chose.
Un groupe traverse l'esplanade à une vingtaine de mètres de nous. Trois ou quatre résidents, des rires, des voix qui se croisent. Et au milieu d'eux, une silhouette qui marche légèrement en retrait. Cheveux blonds. Posture droite. Quelque chose dans la façon dont elle tient les épaules qui dit qu'elle n'a pas besoin d'être regardée pour savoir qu'elle l'est.
Elias parle. Je n'entends pas ce qu'il dit.
Elle tourne la tête dans notre direction.
Une seconde. Pas plus.
Son regard passe sur moi comme on vérifie quelque chose qu'on n'attendait pas trouver là. Pas de la curiosité. Pas de l'indifférence non plus. Quelque chose entre les deux, dans un espace que je n'ai pas le temps de nommer avant qu'elle se détourne et reparte avec le groupe.
- Tu m'écoutais ? demande Elias.
- Oui.
Un léger sourire. Il n'insiste pas.
Je reprends la marche. Mais quelque chose dans ma poitrine ne reprend pas tout à fait le même rythme qu'avant.
Au loin, bien au-dessus du reste du Campus, des bâtiments plus imposants dominent l'horizon. Reliés entre eux par de longues passerelles suspendues. Une lumière plus intense les baigne, différente de celle du reste, plus froide, plus délibérée.
- Le Conseil et les Senseis siègent là-haut.
- Ils dirigent ?
Il incline légèrement la tête.
- Ils veillent.
- Sur quoi ?
Un temps.
- Sur l'équilibre.
Le mot me rassure plus que je ne l'aurais voulu. Ce que ça dit sur mon état en ce moment, je préfère ne pas trop y réfléchir.
Nous descendons vers une allée animée. Des restaurants, des cafés, des espaces de rencontre s'y succèdent. Des tables à l'extérieur. Des gens qui mangent, seuls ou ensemble. Des odeurs subtiles dans l'air, de pain chaud, d’herbes fraîches, quelque chose de sucré que je n'identifie pas.
Je ne ressens ni faim ni manque. Je respire profondément. Tout ici semble pensé pour que personne n'ait à chercher sa place.
C'est ça le problème, en fait. Quand un endroit est conçu pour qu'on ne cherche plus, on arrête de chercher. Et arrêter de chercher, c'est arrêter de se souvenir qu'il y avait quelque chose à trouver.
- Est-ce que tout le monde est heureux ici ?
Elias ne répond pas tout de suite.
- Disons que tout le monde a l'espace pour l'être, dit-il enfin.
Je lève les yeux vers le ciel doré, les bâtiments, les jardins baignés de lumière. Une pensée traverse : si le paradis existait, il ressemblerait à ça.
- Suis-je mort ?
La question sort sans que je l'aie vraiment décidée.
Elias sourit. Pas d'une façon qui rassure.
- Non. Tu es bien vivant.
- On pourrait croire à un paradis.
- Oui, dit-il simplement. On pourrait.
Il ne rajoute rien. Et ce rien-là pèse plus que n'importe quelle réponse.
Nous quittons l'esplanade et empruntons un chemin pavé longeant une rivière tranquille. Le gravier crisse doucement sous nos pas. Les arbres forment une sorte de cocon végétal. La lumière est plus douce, filtrée par les branches. Le bruit de l'eau n'est jamais loin.
Devant nous, un grand bâtiment apparaît progressivement.
Vaste. Bas. Ancré. Façades mêlant pierre claire et bois blond. Des plantes grimpantes s'infiltrent entre les colonnes. Rien n'est parfaitement symétrique. Et pourtant tout est équilibré. De larges baies vitrées s'ouvrent sur des jardins intérieurs — des bassins peu profonds, des chemins de galets, des espaces ombragés où des silhouettes sont assises en silence, les yeux fermés.
- Verdan, dit Elias.
Je reste immobile un instant.
C'est beau. Profondément, presque douloureusement beau. Le genre de beauté qui ne demande rien, qui attend simplement qu'on la remarque.
Et je me surprends à ne plus chercher la faille.
Ce qui est, je le comprends une seconde trop tard, exactement ce qu'un endroit conçu pour te garder ferait.

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