Verdan
En entrant dans Verdan, Elias baisse légèrement la voix, sans raison apparente.
- Ici, on prend le temps.
Comme si le lieu pouvait l’entendre.
L’intérieur est baigné d’une lumière naturelle. Le sol est en bois clair, tiède sous les pieds. L’air porte une odeur légère de feuilles écrasées et d’eau fraîche.
- Les chambres sont individuelles, poursuit-il. Chacun a besoin d’un espace pour se retrouver.
Il marque un temps.
- Le reste se partage naturellement.
Nous traversons un espace commun ouvert. Des coussins, des tables basses en bois blond, des livres posés un peu partout. Pas d’écrans visibles. Des fenêtres donnent sur le jardin central, où une fontaine discrète diffuse un murmure apaisant.
Je me sens… bien. Immédiatement. Apaisé.
- Ta chambre est au fond, dit Elias en désignant un couloir bordé de plantes.
Ma chambre… Le mot me surprend. Pas à cause du mot lui-même, mais à cause de la certitude avec laquelle il le prononce. Comme si c'était déjà décidé. Comme si ça l'avait toujours été.
- Comment tu sais que c'est la mienne ?
- Parce que tu es là.
Je veux pousser la question. Je n'en ai pas le temps.
- Première fois à Verdan ?
La voix vient de derrière moi. Douce, légèrement amusée.
Je me retourne.
Une jeune femme me sourit. Un sourire qui commence dans les yeux avant d'atteindre les lèvres. Cheveux châtains-roux tombant naturellement autour de son visage, quelques taches de rousseur sur le nez, yeux d'un bleu clair. Elle dégage quelque chose de simple et lumineux, une présence qui ne prend pas de place, mais qui en laisse aux autres.
Je ressens quelque chose que je ne saurais pas nommer exactement. Pas de l'attraction. Pas de la méfiance.
Plutôt cette sensation étrange d'une évidence, comme si je l'avais déjà rencontrée, ce qui est absurde, puisque je ne me souviens de personne. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas un souvenir. C'est plus ancien que ça. Comme si mon corps avait gardé la trace d'une présence que ma tête a perdue.
— Ça se voit tant que ça ? je demande.
Un rire discret.
— Un peu. Mais c'est normal. Bienvenue.
Elias observe la scène sans intervenir.
- Je te présente Zoé. Jeune résidente de Verdan, dit-il enfin.
Zoé me sourit.
- Et toi ?
Je m’apprête à répondre.
- Je m’appelle… Charlie.
Le prénom sort naturellement. Et pourtant, c’est la première fois que je l’entends ici. Comme s'il avait existé quelque part avant, dans une bouche que je n'arrive pas à retrouver.
- Prends le temps de découvrir et t’installer, dit Elias. Nous reparlerons plus tard.
Avant que je puisse répondre, il s’éloigne sans bruit. Je reste là, face à cette présence nouvelle, au cœur de ce lieu apaisant, avec la sensation nette que si je devais choisir un endroit pour me poser, ce serait ici.
- Tu verras, dit Zoé après un moment. Ici, on s’habitue vite.
- À quoi ?
Elle hausse légèrement les épaules. Elle hésite une seconde.
- À se sentir bien...
Je souris malgré moi.
- Un peu trop bien même, parfois.
Je fronce légèrement les sourcils.
- Comment ça ?
Elle hésite.
- Comme si… si tu ne fais pas attention, tu peux oublier pourquoi tu n’allais pas bien avant.
Le silence retombe doucement. Je sens quelque chose glisser en moi. Une idée que je n’arrive pas à attraper complètement.
- Oublier quoi ?
Zoé me regarde. Puis elle sourit à nouveau.
- Je ne sais plus.
Je ris.
- C’est censé me rassurer ?
- Pas forcément.
Elle s'accroupit près du bassin central et passe la main à la surface de l'eau.
- Mais ça fait du bien quand même.
Je m’approche.
- Tu étais en stress tout à l’heure, ajoute-t-elle.
Je soupire.
- Ça se voyait tant que ça ?
- Un peu, dit-elle. Mais c’est normal. Au début, on arrive toujours avec quelque chose qui pèse.
Le mot me traverse. « Pèse ».
Elle relève les yeux vers moi, toujours souriante.
- Ici, personne ne te demande d’être autre chose que ce que tu es. Même si tu ne sais pas encore ce que c’est.
Je ne réponds pas. Je la regarde.
Je pense au fragment de tout à l'heure. Zou…
Rien. Déjà plus rien.
- Tu es là depuis longtemps ? demandé-je.
- Plus que toi, répond-elle avec un sourire. Mais pas assez pour m’ennuyer.
Je ris doucement. Elle aussi. Le rire vient facilement avec elle.
- Si tu veux, je peux te montrer les endroits les plus sympas.
- Il y a des endroits pas sympas ?
Elle me regarde, faussement surprise.
- Bonne question…
Puis elle ajoute, plus bas :
- … En fait non, ici tout est fait pour être sympa.
Elle se remet en marche sans vérifier si je la suis.
Je la suis.
Et sans savoir pourquoi, marcher derrière elle me semble naturel. Comme si j’avais déjà fait ce chemin. Et sans y penser, je me surprends à sourire. C’est étrange comme certaines présences rendent tout plus simple.
Nous quittons les allées principales pour nous engager sur un chemin plus étroit, bordé d’arbres aux troncs clairs. Le sol est souple sous mes pas, recouvert de feuilles sèches qui amortissent le bruit. La lumière, déjà basse, glisse entre les branches et se dépose en tâches dorées sur les façades.
- Verdan, répète-t-elle doucement.
Comme si le mot devait être prononcé à voix basse.
Nous traversons un espace plus ouvert. Un jardin circulaire s’ouvre devant nous, ponctué de bassins peu profonds et de pierres plates.
Un petit groupe de résidents est réuni là. Certains parlent à voix basse. D’autres se taisent complètement.
L’un d’eux est assis près de l’eau, les yeux fermés, les mains ouvertes sur ses genoux. Une autre personne marche lentement, pieds nus.
Personne ne me regarde vraiment, mais personne ne m’ignore.
- On apprend vite à reconnaître ceux et celles qui arrivent, dit Zoé doucement, comme si elle répondait à une question que je n’ai pas posée. Il y a quelque chose de… fragile, au début.
Fragile. Le mot ne m’étonne pas.
Nous reprenons notre marche.
Les bâtiments de Verdan se font plus discrets ici, presque dissimulés dans la végétation. Ils ne dominent pas le paysage, ils l’épousent. Bois clair, pierre pâle, larges ouvertures tournées vers l’extérieur.
Nous arrivons devant une passerelle en bois, menant à un bâtiment haut, parsemé de fenêtres, d’ouvertures et de balcons remplis de végétation.
- Ta chambre est par là-bas, en haut.
Je m’arrête.
- Comment tu sais que la mienne est là-bas ?
Elle sourit sans ralentir.
- Ici, les chambres s’ouvrent toujours au bon endroit.
Je n’insiste pas. La réponse me parait suffisante. Pas moins logique que beaucoup d’autres choses depuis mon arrivée.
Je traverse la passerelle puis entre dans le bâtiment. Un escalier en pierre longe le mur, couvert de lierre. En montant, je jette un dernier regard à travers une ouverture donnant sur le jardin. Le ciel s’est assombrit, teinté de nuances chaudes. Tout semble ralentir, comme si le Campus retenait son souffle.
En haut de l’escalier, un large couloir avec plusieurs portes en bois. Dont une entrouverte, qui m’attire naturellement.
La chambre m’accueille dans un silence feutré.
Le bois est omniprésent. Pas décoratif. Pas esthétique. Présent.
Il capte la lumière, absorbe les sons. Une odeur légère de résine flotte dans l’air, mêlée à quelque chose de plus profond, presque minéral.
Le sol est recouvert de tapis épais. Sous mes pieds nus, la matière est tiède, rassurante.
Le lit est large, bas, couvert de draps clairs et d’une couverture souple, posée. A côté, une table en bois brut, une lampe déjà allumée offre une lumière enveloppante, comme si la pièce avait anticipé mon besoin de douceur.
Sur une étagère, quelques objets. Un livre, ouvert. A une page que je n’ai pas choisie. Je m'en approche. Je lis la ligne sur laquelle il est ouvert, quelques mots au centre d'une page, et quelque chose se contracte dans ma poitrine. Pas parce que les mots sont significatifs, mais parce que je ne suis pas sûr de les lire pour la première fois.
Je ferme le livre. Je regarde la couverture. Rien d'écrit dessus.
Un carnet vierge à côté. Plusieurs tasses en céramique, épaisses, irrégulières. Quand j’en saisis une, elle est lourde. Stable. Elle semble avoir déjà servi.
Je la repose lentement.
Je ne sais pas si ces choses m’appartiennent. Je ne sais pas si elles ont été pensées pour moi. Et pourtant… rien ne me paraît déplacé.
- Je te laisse t’installer, dit Zoé depuis l’entrée.
Je sursaute presque. Etonné de la savoir encore derrière moi, je hoche la tête sans parler.
Zoé est dans l'embrasure. Je ne l'avais pas entendue monter. Elle me sourit une dernière fois, puis disparaît sans un bruit.
Je reste seul. Le mot me traverse. Seul.
Je m’avance vers la grande ouverture donnant sur la terrasse.
Le Campus s’étend devant moi, baigné dans une lumière de fin de journée. Les jardins de Verdan s’enchevêtrent en contrebas, ponctués de bassins et de chemins sinueux. Plus loin, je distingue d’autres ensembles de bâtiments et jardins.
A gauche, des bâtiments ouverts, baignés de lumière, où des silhouettes circulent librement. Plus loin encore, des structures plus imposantes, dressées vers le ciel, traversées de passerelles et de lignes franches. En hauteur, presque en retrait, des édifices élancés aux façades claires captent les derniers rayons du soleil.
Et puis, à l’écart, un bâtiment attire mon regard. Ses lignes sont différentes, plus nettes. Plus abstraites. Des surfaces lissent s’entrecroisent, presque translucides. Il semble à la fois ancré et instable, comme s’il n’était jamais tout à fait au même endroit. Je ne sais pas pourquoi je le reconnais. Je sais seulement que c’est là que se passent les « drifts ».
La pensée me traverse sans explication. Comme un souvenir. Sauf que je n’ai pas de souvenirs.
Je m’éloigne de la vue et m’allonge sur le lit.
Je fixe le plafond.
Les teintes changent lentement, comme un écho du ciel extérieur. Une nuance dorée se transforme en ambre plus dense.
Je pense à une seule chose. Je ne me souviens pas d'être arrivé. Je ne me souviens de rien avant la pièce blanche.
Mais le mot Drifts lui, je le connaissais.
Je ferme les yeux avant de pouvoir décider si ça m'effraie. La dernière chose que je remarque, avant de sombrer, c’est à quel point tout cela me semble… acceptable.

Annotations
Versions