Banquet

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Le soleil est encore plus bas quand Elias revient me chercher. Je me suis assoupi sans m’en rendre compte. La lumière a changé. Plus chaude. Plus dense. Le Campus semble ralentir, comme s’il retenait l’instant.

- Ce soir, dit-il, tout le monde se retrouve.

Je le suis à travers Verdan, puis des allées baignées de lumière. Les jardins sont animés, mais jamais bruyants. Des groupes marchent, discutent, rient doucement. Des éclats de rire glissent dans l’air. Une musique apparaît, d’abord diffuse, puis plus nette.

Un violon. Une guitare. Une sonorité orientale, chaude… peut-être un oud. Puis des basses, un tempo.

Nous débouchons sur une vaste place à ciel ouvert. Des tables longues sont disposées en cercles larges, des guirlandes lumineuses flottent au-dessus de nous, suspendues entre les arbres et les structures de pierre claire. Leur lumière est chaude, dorée, presque vivante. Elle se reflète sur les verres, sur les plats, sur les visages.

Des plats circulent de table en table. Rien n’est servi individuellement. Tout est partagé. On se sert sans demander. Des pains encore tièdes se rompent entre les mains. Des légumes grillés aux couleurs profondes. Des plats mijotés dont les odeurs se mêlent sans jamais dominer. Personne ne sert. Personne n’est servi. Tout passe.

Des gens dansent près des musiciens. D’autres sont assis au sol, adossés aux tables, un verre à la main. Certains parlent. D’autres se taisent ensemble.

Je cherche instinctivement la sortie. Il y en a plusieurs.

Je note mentalement leur position avant de me demander pourquoi je fais ça. Vieille habitude, j'imagine… Sauf que je n'ai aucun souvenir d'une habitude.

- La maison Lyra, dit Elias en désignant les musiciens d’un signe discret.

Je les observe. J’acquiesce, alors que je ne sais même pas ce que veut dire « Lyra ».

Ils rient, improvisent, changent de rythme sans prévenir. L’un d’eux tape doucement du pied pour donner la cadence. Un autre ferme les yeux en jouant.

Un garçon aux boucles blondes est assis derrière une table basse couverte de pads lumineux et d’instruments hybrides. Il semble créer sans effort. Ses doigts glissent. Il ne regarde presque jamais ses mains.

À côté de lui, debout, un homme à la peau sombre, profonde, aux traits calmes, observe la foule. Il ne sourit pas beaucoup. Mais son regard est doux. Stable. Présent.

- Ils ont besoin de créer pour respirer, ajoute Elias. Sinon, tout devient trop sérieux.

Zoé est déjà là.

Elle m’aperçoit et me fait signe, un sourire franc aux lèvres. Elle est assise sur le bord d’une table, pieds nus, les jambes légèrement repliées. Une mèche tombe devant son visage. Elle la repousse sans y penser.

À côté d’elle, un garçon est adossé à la table.

Gianluca.

Je comprends avant même qu’Elias ne prononce son nom. Pourquoi ? Moi aussi j’aimerais le savoir. Je l’ai remarqué direct. Pas parce qu'il est remarquable. Parce qu'il a l'air de quelqu'un qui a l'habitude d'être vu et qui a cessé d'en avoir quoi que ce soit à faire. Il porte un manteau sombre, ouvert, simple mais parfaitement ajusté. Une main dans la poche. L’autre tient un verre qu’il ne boit presque pas. Il regarde la place comme un homme qui fait mentalement l'inventaire de ce qui compte et de ce qui ne compte pas.

Ses traits sont nets. Mâchoire précise. Regard sombre avec dedans quelque chose qui ressemble à de la curiosité mais qui est probablement de l'évaluation. Il ne cherche pas à impressionner : il n'en a pas besoin parce qu'il sait que les gens s'évaluent eux-mêmes en sa présence. C'est une compétence. Pas forcément aimable, mais réelle.

Je me donne jusqu'à la fin du dîner pour décider si c'est admirable ou exaspérant. Ce qui revient à admettre que je n'ai pas encore décidé. Ce qui revient à admettre que lui, il a déjà décidé.

- Gianluca, de Helios, précise Elias.

- Helios ?

Gianluca me jauge un instant, puis sourit, sans détour. Il suit Zoé qui s’approche de nous.

- Première soirée ?

Sa voix est grave. Posée. Je réponds oui, sans trop savoir pourquoi j’ai l’impression qu’il n’attendait pas vraiment la réponse.

- Ça se voit.

Il sourit. Pas méchamment. Presque amusé.

Elias sourit à côté de moi puis m’invite à m’installer.

Je m’assieds.

Et puis elle arrive.

Je la reconnais avant de comprendre comment, la silhouette entrevue sur l'esplanade, le port de tête, cette façon d'occuper l'espace sans le forcer. Elle s'installe à côté de Gianluca sans un mot, grand yeux clairs, bouche calme, regard qui parcourt la table avec une précision tranquille. Quand elle croise les miens, elle ne détourne pas les yeux.

C'est moi qui le fais.

- Iris, dit Elias. Team Helios.

Elle incline légèrement la tête. Pas pour me saluer. Pour me jauger.

- Tu es arrivé aujourd'hui ? dit-elle.

- Oui.

- Et tu trouves ça comment ?

Je cherche une réponse honnête.

- Parfait.

Un silence court. Elle me regarde.

- Réponse décevante.

Je fronce les sourcils.

- Pardon ?

- Les gens qui trouvent tout parfait dès le premier jour deviennent vite inutiles. Ici ou ailleurs.

La phrase tombe sans agressivité. Presque cliniquement. Zoé lève les yeux au ciel. Gianluca sourit dans son verre.

Je regarde Gianluca.

Il sourit dans son verre, oui. Mais ce n'est pas un sourire de connivence, c'est un sourire de quelqu'un qui vient de voir quelque chose se confirmer. Comme un pari qu'il avait déjà gagné avant de le faire.

Iris vient de le regarder. Une fraction de seconde, pas plus, en disant sa phrase à mon adresse. Et Gianluca a vu qu'elle le regardait. Et il a vu que je voyais qu'il le voyait.

Et aucun de nous trois ne dit quoi que ce soit.

C'est ça le plus instructif. Pas ce qui a été dit. Ce qui ne l'a pas été.

- Elle est comme ça avec tout le monde ? je demande à voix basse à Zoé.

- Seulement avec ceux qu'elle trouve intéressants.

Je regarde Iris. Elle parle maintenant avec Gianluca, comme si la conversation avec moi était close. Mais je les observe sans chercher à entendre.

Ce qui me frappe : elle ne lui parle pas comme les autres lui parlent. La plupart des gens, avec Gianluca, ajustent légèrement leur registre comme s'ils savaient qu'il évalue tout et qu'il vaut mieux se montrer sous son meilleur angle. Iris, elle, ne s'ajuste pas. Elle parle. Il écoute. Et dans ce fait simple, Gianluca qui écoute vraiment quelqu'un, il y a quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que j'ai vu de lui jusqu'ici.

Il dit quelque chose. Elle secoue légèrement la tête. Pas pour contredire, pour recadrer. Comme quelqu'un qui dit : non, ce n'est pas ce qui se passe vraiment, et tu le sais aussi bien que moi.

Je ne sais pas si ce qu’elle m’a dit est un compliment. Mais quelque chose dans ma poitrine a décidé que oui.

Quelqu’un me tend un plat sans même m’en demander si j’en veux. Je prends sans réfléchir.

Un homme plus âgé passe entre les tables. Large sourire, moustache blanche, ventre rond, tablier noué trop bas, il rit avant même de parler. Il dépose un plat fumant au centre, comme un rituel.

- Mangiare, mangiare, dit-il avec un accent chantant. C’est se rappeler qu’on est encore vivants !

Vivants…

Il rit, tapote l’épaule de quelqu’un, puis disparait dans la foule. Je me surprends à penser que j’aimerais que ce soit mon épaule. La pensée est tellement enfantine que je l’efface avant même de l’avoir finie.

- Sensei…, murmure Zoé. Enfin… l’un d’eux.

Je regarde Elias.

- Il y en a beaucoup ?

- Quelques-uns, répond-il, en hochant la tête.

Gianluca attrape un morceau de pain, le rompt en deux.

- Tu verras, dit-il, ici, tout est simple... tant que tu ne cherches pas à comprendre trop vite.

Il me fixe.

- Mais ça, tu l’apprendras par toi-même.

Il se lève déjà, comme si la conversation était terminée. La jeune femme se lève et le suit sans un mot. Gianluca se retourne une dernière fois, regarde Zoé, Elias, puis moi.

- Tu n’as pas encore vu Helios, j’imagine.

- Helios ?

Elias sourit. C’est le genre de sourire qui précède une histoire.

- Le Campus repose sur quatre Maisons, dit-il. Pas pour séparer. Pour équilibrer.

Il pose sa main sur mon épaule.

- Verdan, là où tu es. L’harmonie, l’empathie, la bienveillance…

- Lyra, ajoute Zoé en montrant les musiciens. Ceux qui ressentent avant de comprendre. La créativité, le plaisir, le partage…

J’en profite pour observer la scène. Des hommes et des femmes jouent, chantent. Un peu plus haut, le jeune homme joue de quelques instruments hybrides que je ne reconnais pas. La musique semble naître de lui sans effort.

Un éclat de rire éclate près de la scène improvisée. Un jeune homme monte sur une table, prend des fruits dans les mains et danse en jonglant.

- Ça c’est Helios, reprend Elias. L’élan, l’action, la volonté.

Je ris en voyant la scène. Deux jeunes femmes le rejoignent et dansent à ses côtés.

- Et Atlas, conclut Elias en levant les yeux vers des bâtiments sur les hauteurs du Campus. Ceux qui portent le poids des questions. Ceux qui veulent comprendre comment tout tient ensemble. C’est l’analyse, la précision, la structure…

Je regarde autour de moi. Les visages. Les gestes. Les silences.

Elias se penche vers moi.

- Tu te sens bien ici ?

Je regarde la place illuminée. Les musiciens. Les gens qui dansent. Ceux qui parlent. Ceux qui se taisent ensemble.

Puis je revois Iris qui pose son regard sur moi depuis l'autre côté de la table. Pas longtemps. Juste assez pour que je sache que c'est délibéré.

Je reviens à Elias.

- Ouais. Je crois.

Et ça, c'est peut-être la chose la plus inquiétante que j'aie ressentie depuis mon réveil.

***

Plus tard, dans la soirée, la musique s’intensifie, le jeune homme aux boucles blondes et son acolyte menant les autres tels des chefs d’orchestre. Des voix se joignent aux instruments. Quelqu’un chante. Pas fort. Juste assez pour être suivi.

De plus en plus de résidents se lèvent, et commencent à danser. L’un d’eux me bouscule, s’excuse. Elias rattrape un plat qui manque de tomber au sol. Zoé se lève à son tour et commence à danser sur le rythme de la musique.

A quelques tables de là, je remarque une jeune femme perchée sur le dossier d’une chaise. Sweat large, cheveux attachés négligemment et laissant apparaître quelques mèches roses. Elle rit d’un rire bref, franc. Quand nos regards se croisent, elle soutient le mien une seconde de trop. Puis, détourne les yeux comme si de rien était.

Je ne sais pas pourquoi je la remarque. Mon pouls change. Pas beaucoup. Juste assez pour que je le remarque.

A ses côtés, un homme aux cheveux noirs lui parle avec insistance. Il lui montre du doigt plusieurs personnes. Je remarque une tâche sur son visage, une sorte de tatouage près de l’œil gauche. Elle écoute sans répondre vraiment. Quelque chose dans sa posture dit qu'elle l'écoute, mais qu'elle a déjà décidé.

Je détourne les yeux quand Elias se penche vers moi.

- Tu remarques des choses.

- C'est un problème ?

Il sourit légèrement.

- Non. C'est utile.

La réponse aurait dû me rassurer. Elle ne le fait pas vraiment.

À la table voisine, une conversation attrape mon attention.

- Les Drifts, c'est demain pour moi.

- Sérieux ?

- Oui. J'ai attendu trop longtemps.

La conversation glisse. Mais le mot reste. Drifts. Il résonne dans ma tête d'une façon qui ne ressemble pas à de la curiosité. Plutôt à de la reconnaissance.

Je suis presque sûr de ne jamais avoir entendu ce mot avant aujourd'hui. Et pourtant.

Il me semble familier comme un chemin qu'on aurait emprunté les yeux fermés.

***

La soirée se prolonge sans que je m’en rende vraiment compte.

Les plats circulent encore. J’en goûte plusieurs, sans chercher à comparer. Tout est bon. Trop bon. Excellent, même.

Excellent, même.

Mais ce n’est pas ça qui me dérange. C’est le fait que je n’ai rien à redire. Aucune nuance. Aucun défaut. Aucune résistance. Comme si mon goût avait été… anticipé.

Je repose lentement ma fourchette.

Je ne sais pas si je suis en train de profiter. Ou d’accepter quelque chose sans m’en rendre compte.

Je me surprends à manger lentement, à savourer, à prendre le temps. Personne ne regarde sa montre. Personne ne se presse. La conversation se forme naturellement autour de la table. On parle de choses anodines. Des Maisons. Des habitudes. Des endroits préférés du Campus.

- Le matin, dit Gianluca, Helios est magnifique. On court sur les hauteurs, quand la lumière commence à monter.

Il me regarde.

- Si ça te dit, demain, viens avec nous.

Iris le regarde. Je m’apprête à répondre quand Elias pose doucement sa main sur la table.

- Une chose à la fois, dit-il avec un sourire calme.

Gianluca hausse les épaules, amusé. Elle, toujours à ses côtés, sourit également en levant les yeux au ciel.

- Comme tu veux. On aura d’autres occasions.

Elias se penche vers moi.

- Tu as fait une longue journée, dit-il. Je crois qu’il est temps de te ramener.

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