Première nuit
Nous quittons la place lentement. La musique s’éloigne, absorbée par les jardins.
Je me retourne une dernière fois. Gianluca rit avec un groupe. Zoé parle à la jeune fille aux mèches roses. Iris se recoiffe, en discutant avec l’homme à la peau sombre.
Le jeune homme aux boucles blondes continue de danser derrière les platines tandis que l’homme à la moustache blanche commence à enlever les plats vides des tables.
Je ne sais pas encore qui est qui. Mais je sais que chacun compte.
Et dans un angle de la place, le garçon au tatouage, debout, observe Elias.
Pas la foule. Elias.
Quand il voit que j'ai remarqué, il détourne les yeux et part dans la direction opposée. Rapidement. Trop rapidement pour quelqu'un dans un endroit où personne ne se presse jamais.
Je reste une seconde immobile.
- Tu viens ? dit Elias derrière moi.
Je le rejoins.
Les guirlandes lumineuses disparaissent derrière les arbres. Le silence qui remplace la musique n'est pas vide, il est doux, ponctué de pas, de souffles tranquilles, d'un ruisseau qu'on n'entendait pas tout à l'heure.
- Ce garçon, dis-je. Celui au tatouage.
Elias ne ralentit pas.
- Caleb.
- Il t'observait.
Un temps.
- Je sais.
- Ça ne t’inquiète pas ?
- Non.
Sa réponse est trop courte. Trop nette. Je note ça aussi.
- Les Maisons… dis-je après un moment. Elles sont vraiment si différentes ?
Elias marche à côté de moi, le regard tourné vers l’allée.
- Elles attirent des manières d’être, pas des identités figées.
Il marque une pause, comme pour choisir un mot plus juste.
- Verdan apaise. Lyra ressent. Helios agit. Atlas questionne.
- Et toi ? Tu connais tout le monde ?
Il sourit.
- Pas tout le monde. Mais assez pour savoir que tu les connaîtras aussi. Jour après jour.
- Gianluca ? Zoé ? Les autres ?
- Oui. Et d’autres encore.
Je voudrais demander qui. Depuis quand. Comment. Pourquoi. Mais ça glisse. Ca peut attendre.
- Tu as remarque quelque chose de particulier ici ? demande Elias soudain.
- Quoi ?
- Personne ne se dépêche ici.
Je repense au banquet. Aux gestes lents. Aux rires sans tension.
- Oui…
- C’est la première chose que beaucoup confondent avec du bonheur, dit-il doucement.
- Et les maisons ? Elles sont grandes comment ? C’est immense ici…
- Le Campus est plus vaste qu’il n’y paraît. Il n’est pas conçu pour être exploré d’un seul coup.
Nous longeons une passerelle en hauteur. En contrebas, des jardins s’étendent à perte de vue.
- Et toi, demandé-je, tu es dans quelle maison ?
Il sourit.
Il me montre les bâtiments vers lesquels nous nous avançons. Je reconnais ma Maison. MA Maison. Je pense cela comme si j’y avais toujours vécu.
- Verdan, dit-il en désignant les bâtiments bas et arborés. Ici, on apprend à ralentir. À écouter. À faire de la place. On se concentre sur les valeurs qui nous porte. Ce sont souvent des personnes qui ont trop donné, ou trop encaissé.
Je hoche la tête. Ça résonne. Nous avançons.
Nous arrivons devant l’entrée de Verdan.
- Tu seras là demain ? je demande, presque malgré moi.
Elias s’arrête au seuil.
- Bien sûr. Toujours.
- C'est rassurant ou inquiétant, ça ?
Il me regarde une seconde.
- Bonne nuit, Charlie.
Je monte, je traverse le couloir. La chambre m’attend comme si elle m’avait toujours attendu.
Je referme derrière moi et le monde devient plus lent. Je m’assois sur le lit, sans enlever mes vêtements tout de suite.
Je repense au banquet comme on repense à un rêve récent. Des visages, des guirlandes, des mains qui passent des plats, la musique qui glisse sous la peau.
Gianluca, surtout. Son regard, sûr de lui, comme s’il jouait à un jeu dont il connaissait déjà les règles. Zoé. Son sourire et le sentiment de sécurité qu’elle m’apporte. Iris. Trop belle. Trop précise. La jeune fille aux mèches roses. Cette seconde de trop quand elle a soutenu mon regard. Le jeune homme aux mèches blondes, avec son acolyte, en train d’animer la soirée. Caleb, sombre, pressé, qui observait Elias. Et il avait l’air d’avoir peur. Il dénote un peu du Campus... Puis Elias. Toujours Elias. Si parfait, si inspirant, si… évident.
Je m’allonge. La couverture a le poids exact qu’il faut. Pas assez pour enfermer. Assez pour calmer.
Je ferme les yeux avec une pensée étrange. Je n’ai jamais été autant en paix, alors que je ne sais ni où je suis, ni avec qui je suis. Et avant que je puisse décider si ça m’inquiète, le sommeil m’emporte.
***
Je me réveille avant même d’ouvrir les yeux.
La lumière est là, chaude, douce, parfaitement dosée. Mon corps est léger. Aucun poids. Aucune raideur.
J’ai la sensation d’avoir dormi une semaine entière.
Je me lève et m’approche de la terrasse.
Le Campus est calme, mais vivant. J’entends des oiseaux chanter et remarque une odeur de pain chaud. Des silhouettes courent déjà sur les chemins en contrebas. D’autres marchent, seules ou à deux.
Je respire profondément. Je suis rempli d’énergie, et ça me surprend presque.
Je décide de descendre voir ce qui s’y passe.
***
L’espace commun de Verdan est baigné de lumière. Le petit-déjeuner est installé dehors. Une grande table en bois massif occupe le centre. Autour, des assises basses, des coussins, des bancs. Des fruits frais, coupés, disposés simplement, ornent la table. Des pains ronds sont encore tièdes. Des bols fumants et des infusions aux couleurs subtiles sont à disposition.
Je vois de nombreuses nouvelles têtes, que je n’avais pas encore vu la veille. Les conversations sont basses. Certains rient parfois, mais sans éclats.
Zoé est déjà là.
Je m’approche vite, avec la hâte de retrouver quelqu’un que je connais. Ce détail me frappe : elle est la personne que je connais le mieux ici, et je l'ai rencontrée hier.
- Hé bonjour ! Alors ? demande-t-elle en souriant. Ta première nuit ?
- Parfaite, dis-je sans réfléchir. Et… profonde.
Elle rit doucement.
- Verdan fait ça. Quand l’esprit lâche, le sommeil devient profond.
Je tends la main vers un bol de fruits. Tout est à la bonne température. Ni trop froid, ni trop chaud. Juste. C’est là que je l’entends.
- Les rêves ne sont pas toujours nécessaires.
La voix est calme, posée, presque basse.
Je tourne la tête.
Il est assis un peu à l’écart, mais pas isolé. Droit, sans raideur. Présent.
Traits asiatiques marqués. Visage fin, structuré, sans dureté. Peau légèrement mate qui accroche la lumière du matin. Cheveux courts, impeccables, sans superflu. Il mange lentement. Peu. Comme s’il n’en avait pas besoin… mais qu’il respectait le geste.
Son regard est clair. Lucide. Pas un regard qui juge. Un regard qui voit.
Zoé suit mon regard.
- Anandaël.
Elle n’ajoute rien. Pas de présentation. Pas d’explication. Comme si son prénom suffisait.
Anandaël ajoute, sans me regarder directement :
- Parfois, le corps a juste besoin de silence.
C’est exactement ce que j’ai ressenti. Ce qui devrait me rassurer. Ce qui, au contraire, me met légèrement mal à l'aise. Cette façon qu'ont les gens ici de savoir des choses sur moi avant que je les leur dise.
Une main légère se pose sur mon épaule.
- Prêt pour ta vraie première journée ?
La voix d’Elias. Je me retourne.
La lumière du matin accroche ses cheveux clairs. Tenue de sport sombre, simple. Rien d’ostentatoire. Une fine pellicule de sueur souligne les lignes de son visage.
- Ça va ? Prêt ?
Je hoche la tête. Je ne sais pas vraiment à quoi je dis oui, mais mon corps, lui, n’hésite pas.
- Va chercher une tenue dans ta chambre, je t’emmène courir, dit Elias.
Je monte. Dans le dressing, une tenue m’attend. Évidemment. Ici, tout m'attend avant même que je sache en avoir besoin. Je la mets sans réfléchir. Quand je redescends, Elias est là, prêt à partir.
Nous sortons. Le campus s’éveille à peine. L’air est doux. Le genre d’air qu’on inspire profondément sans même y penser.
Nous partons à allure tranquille.
Pas une course de performance. Une mise en mouvement. Mes jambes trouvent un rythme que je ne leur ai pas donné. Pas un effort, une mémoire. Quelqu'un a couru comme ça avant moi, dans ce corps. Beaucoup couru.
Je cherche instinctivement une brûlure musculaire, un point de côté, n'importe quoi qui prouve que c'est moi qui cours et pas juste un corps qu'on aurait remonté comme une montre.
Rien.
Tout fonctionne parfaitement. Ce qui est, paradoxalement, légèrement déconcertant.
Le sol est souple sous mes pieds, presque vivant. Les allées serpentent entre des pelouses impeccables, des bosquets d’arbres clairs, des bâtiments de pierre blanche aux lignes grecques, colonnes larges, façades ouvertes, balcons baignés de lumière dorée.
Le soleil est bas, encore tendre. Il accroche les vitres, glisse sur les fontaines, dessine des ombres longues sur les marches des amphithéâtres.
Partout, des silhouettes. Certains courent seuls, concentrés. D’autres à deux, discutant sans essoufflement. Plus loin, un petit groupe médite près d’un bassin, immobiles, yeux clos. Je croise des regards. Des sourires. Personne ne semble pressé.
- Le campus est vaste, dis-je enfin.
- Il s’adapte, répond Elias.
Je ne sais pas si c’est une métaphore ou une vérité littérale.
Nous passons devant Atlas.
Bâtiment plus massif, lignes droites, pierre légèrement plus sombre. Des étudiants sont assis sur les marches, discutent, écrivent, observent.
Un peu plus loin, Lyra. Plus ouvert. De la musique flotte dans l’air, un instrument à cordes, quelque chose de léger, presque improvisé. Je remarque le garçon aux cheveux clairs et bouclés, vu la veille, sourire facile, qui court en rythme avec l’autre homme à la peau plus mate. Ils échangent quelques mots, rient, continuent.
- Ezra, dit Elias en suivant mon regard. Et Noham.
Puis, après une seconde :
- Son… Boties.
Je n’ai pas le temps de demander plus.
Puis le paysage s’ouvre.
Le lac apparaît. Immense. Parfait. Eau lisse, d’un bleu profond, encerclée par des collines douces et des terrasses de pierre claire. Des pontons de bois avancent sur l’eau. Certains nagent déjà. D’autres sont assis au bord, pieds dans l’eau, silencieux.
Nous ralentissons.
- On s’arrête là, dit Elias.
Je m’approche du rivage. L’eau reflète le ciel, presque dorée.
- Tu peux nager, si tu veux.
- Maintenant ?
- C’est le meilleur moment.
Il marque une pause, puis ajoute :
- Le corps comprend avant l’esprit.
Il enlève son haut. Le geste est simple, naturel. Son corps est athlétique, dessiné, équilibré. Mon regard se pose dessus une seconde de trop avant que je le détourne. Je décide immédiatement que c'est de l'admiration. Celle d'un corps qui fonctionne exactement comme il devrait. Je décide ça. Très vite. Et je passe à autre chose.

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