Baignade

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Nous entrons dans l’eau.

Elle est parfaite. Ni froide, ni tiède. Elle enveloppe, soutient, porte.

Je nage.

Je ne pense plus à rien.

Quand je reviens vers le bord, Elias est déjà assis sur le ponton, jambes dans l’eau. Il me tend une serviette. Nous restons là un moment. Silencieux.

- Tu te demandes ce que l’on fait ici, dit-il soudain.

- Oui.

Il sourit, mais sans ironie.

- Tu sais pourquoi tu es là ?

Je fixe la surface du lac.

- Non… Pas vraiment.

- Mais ton corps, lui, le sait peut-être déjà.

Je ne réponds pas. Une vague lente vient mourir contre le bois du ponton. Le lac s’étire devant nous, calme, presque immobile. Je respire profondément. Tout va bien. Trop bien.

- Mais j’aimerais savoir… J’aimerais comprendre… Pourquoi… Moi ? Pourquoi… Ici ?

Il ne répond pas tout de suite.

- Qu’est-ce qui t’inquiète le plus ?

Je cherche en moi une trace d’inquiétude. Une urgence. Une peur. Il n’y a rien. C’est peut-être ça, le plus étrange.

- C’est pas que j’ai peur… C’est juste que… Tout est fluide. Trop fluide. Trop simple… Je ne me souviens même pas être arrivé.

Le mot tombe entre nous. Arrivé.

Je fronce les sourcils.

- Comment suis-je venu ici ?

Elias tourne la tête vers l’horizon.

- Par choix.

Il se lève, secoue l’eau de ses cheveux et s’étire.

- Le mien ?

- Oui. Tu es ici de ton plein gré.

Il m’adresse un sourire tranquille. Je regarde le lac. Les autres. Le campus, au loin. Je me rends compte soudainement que je ne sais même pas d’où je viens.

- Alors pourquoi je ne m’en souviens pas ?

Il s’agenouille pour être à mon niveau et me regarde dans les yeux.

- Parce que parfois, pour avancer, on doit accepter de ne pas tout contrôler.

Ce n’est pas une réponse. Et pourtant… ça me calme un peu. Ce qui m’inquiète encore plus. Je passe une main dans mes cheveux, encore humide.

- Et si je veux partir ?

- Tu pourras.

Il se relève.

- Mais tu n’en as pas envie.

Ce n’est pas une affirmation. C’est un constat. Je baisse les yeux. Il a raison. Et ça me trouble. Je déteste quand quelqu'un a raison sur moi avant que j'aie eu le temps de me tromper moi-même.

- Prends le temps de découvrir et de comprendre.

Un silence. Puis la question qui me brûle un peu plus.

- Et toi… tu es quoi exactement ?

Un léger sourire étire ses lèvres.

- Je suis là pour t’aider à avancer.

- Ça veut dire quoi ?

- Ça veut dire que je ne décide pas pour toi. Mais que je marche à côté.

Je l’observe.

- Tu es un… Boties ?

Le mot reste suspendu entre nous.

Elias ne le corrige pas. Ne le confirme pas non plus.

- Tu m’as parlé de Boties tout à l’heure. C’est quoi ?

Il me regarde avec un sourire de coin et un regard amusé. Il se lève.

- On devrait rentrer. Le cours de ce matin va bientôt commencer.

Il me tend la main pour m’aider à me relever.

- Cours ? De quoi ?

Je prends sa main. Elle est chaude. Réelle.

- Une question à la fois, Inspecteur…

Et alors que nous repartons vers le campus, une pensée me traverse, légère, presque anodine. Si je ne me souviens pas d’être arrivé ici, comment est-ce que je peux être aussi sûr que je veux rester ?

La question glisse en moi sans s’accrocher. Comme si une partie de moi avait déjà décidé.

Ce qui devrait m'inquiéter. Ça ne le fait pas.

C'est ça le vrai problème.

Nous rentrons en silence.

Le chemin longe le lac avant de s’enfoncer dans les allées du Campus. L’eau disparaît peu à peu derrière les arbres, mais sa présence continue de vibrer en moi, comme une onde qui refuserait de se dissiper.

Mon corps est calme. Mes muscles répondent parfaitement, ma respiration est ample, régulière. Je pourrais courir encore.

Elias marche à mes côtés. Il ne me regarde pas.

- Le cours commence dans un peu moins d’une heure, dit-il finalement.

Je hoche la tête.

- Tu n’es pas obligé d’y aller.

Je m’arrête. Il se retourne alors vers moi, pour la première fois depuis le lac.

- Mais je te conseille d’y assister.

La nuance est infime, mais réelle. Je le fixe quelques secondes.

- De quoi ça parle ? je demande.

Il sourit légèrement.

- De beaucoup de choses.

Ce n’est pas une réponse. Ou peut-être que si. Je reprends la marche.

Verdan apparaît entre les arbres. Les bâtiments bas, enveloppés de végétation, semblent encore plus ancrés que ce matin. Le Campus s’est éveillé pleinement. Des voix, des pas, des silhouettes en mouvement. Une activité fluide, presque chorégraphiée.

- Va te préparer, ajoute Elias. Le cours se déroule à l’amphithéâtre ouest.

- Tu viens avec moi ?

Il marque un temps.

- Je t’y emmène, mais je ne resterai pas.

Il pose sa main sur mon épaule.

- Observe. Écoute. Ne cherche pas à comprendre trop vite.

Puis il s’éloigne, me laissant seul devant l’entrée de Verdan.

Je retourne vers ma chambre, croisant sur la route Anandaël, me saluant en silence.

La chambre m’accueille comme si je ne l’avais jamais quittée.

Je passe devant le miroir. Je m’arrête, ce qui n’était pas prévu. Mon reflet est là, complet, fonctionnel, rien ne manque… Et c'est précisément ce qui pose problème. Comme une pièce d'identité qui serait techniquement exacte mais dont la photo appartient à quelqu'un que vous avez rencontré une seule fois. Je me reconnais. Et en même temps je reconnais quelqu'un que je ne suis pas sûr de connaître.

Je pourrais rester là à essayer de comprendre. C'est exactement ce que je ne vais pas faire. J'ai un talent particulier pour identifier le moment précis où je devrais regarder quelque chose en face, et choisir de ne pas le faire.

Ce n’est pas de la lâcheté. C'est de la gestion des priorités.

OK. C'est de la lâcheté.

Je détourne les yeux. Le dressing est ouvert. Des vêtements m’attendent. Simples. Fonctionnels.

Une tenue sombre, souple, presque neutre. Pas de logo. Pas de signe distinctif. Je les enfile sans réfléchir. Le tissu épouse mes mouvements, accompagne chaque geste sans résistance.

Dans le couloir, en descendant, je croise Caleb.

Il monte l'escalier, tête baissée, les mains dans les poches. Il n'a pas l'air de dormir beaucoup. Il ne me regarde pas. Puis, à deux marches de moi, il s'arrête.

Nos regards se croisent.

Le sien ne dit rien. Ou plutôt, il dit trop de choses en même temps pour que j'en attrape une seule. De la méfiance, oui. Mais aussi quelque chose qui ressemble à de l'évaluation. Comme s'il cherchait à savoir si je suis digne d'une information qu'il n'a pas encore décidé de donner.

Puis il repart sans un mot.

Je reste une seconde sur l'escalier.

Je ne sais pas ce qu'il a vu. Mais quelque chose dans ce regard m'a mis en alerte d'une façon qu'aucune conversation agréable ici n'a réussi à faire.

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