Lyra

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Lyra est baignée de lumière.

Elle s’organise autour d’un patio ouvert sur le ciel, comme un riad ancien réinventé pour des nuits trop longues. Des arches arrondies dessinent les galeries supérieures, et l’air circule librement entre les étages, chargé d’une odeur discrète de bois chaud et de plantes fraîches. Au centre, une fontaine laisse couler un filet d’eau continu, presque hypnotique. Le bassin, tapissé de mosaïques aux couleurs profondes, capte la lumière dorée des lanternes suspendues et la fragmente en éclats mouvants sur les murs.

Des tapis épais absorbent les pas. Des coussins brodés sont jetés sans ordre apparent, mais rien ici ne semble laissé au hasard. Les banquettes basses invitent à s’étendre, à s’approcher, à parler plus bas ou à rire plus fort. Les balcons supérieurs, garnis de verdure, dominent la cour intérieure comme des loges d’où l’on pourrait observer une scène invisible.

Lyra ne ressemble ni à une salle commune ni à un lieu d’étude. Elle ressemble à un endroit conçu pour les confidences qui débordent, pour les débats qui s’enflamment, pour les idées qui naissent au milieu de la nuit et refusent de mourir au matin. L’eau murmure, la musique glisse entre les arches, et tout semble encourager le mouvement, la rencontre, la création.

Ezra traverse la pièce et effleure un panneau mural. Une musique démarre, douce, enveloppante. Tout semble intégré. Gian Luca s’affale dans un fauteuil. Zoé s’assoit sur le dossier d’un canapé. Je reste debout une seconde avant de m’installer.

- Alors ? lance Ezra. On en pense quoi de ce cours ?

- “Le passé”, répète Gianluca. C’est peut-être mieux de ne rien savoir.

- Tu ne veux pas savoir d’où tu viens, demande Zoé.

- D’où je viens ?!

Il sourit.

- Iris m’a dit que c’était mieux ainsi.

Zoé le fixe.

- C’est vrai qu’on est trop bien ici, dit-elle doucement.

Je les observe.

- Vous êtes là depuis combien de temps ? demandé-je.

Un léger silence.

- Assez pour ne plus compter en jours, répond Ezra.

- Ça veut dire quoi ?

- Que le temps ne pèse pas pareil ici.

Je repense à la matinée. Au mot entendu.

- Tout à l’heure, dis-je, j’ai entendu le mot “Boties”.

Un échange de regards discret.

- On ne t’a pas expliqué ? demande Gianluca.

- Non.

Zoé se redresse légèrement.

- On a tous un alter ego ici.

- Un alter ego ?

- Une présence conçue pour accompagner, précise-t-elle. Pas pour dominer. Pas pour décider.

Je pense immédiatement à Iris dans l'amphithéâtre. À sa précision. À cette façon d'observer qui n'est pas tout à fait humaine, ou qui l'est trop, peut-être.

- Comme Anandaël ? demandé-je.

- Oui, dit Zoé. Moi, c’est Anandaël.

Elle le dit simplement. Gianluca hausse les épaules.

- Iris, c’est la mienne.

Il sourit légèrement.

- Et Ezra ?

Ezra fait un signe vers la baie vitrée.

- Noham.

Je me retourne. Noham est là. Appuyé contre le mur, présence calme, regard stable. Je ne sais pas depuis combien de temps il écoute. Il ne semble pas surpris. Comme s’il connaissait déjà la direction que prendraient nos phrases.

- Ils servent à quoi ? demandé-je.

- À rester alignés, répond Zoé.

- À éviter de vriller, ajoute Gianluca.

- À amplifier aussi ce qu’on choisit de construire, corrige Zoé.

Je repense au baptême. À Elias. À sa main sur mon épaule. À sa manière de parler comme s’il me connaissait déjà. À cette phrase : tu ne refuses pas. Tu retardes.

- Et Liz ? Elle en a un ?

Gianluca fronce les sourcils.

- Tu es sûr que ce n’est pas elle le Botie ? Elle parle peu, elle observe beaucoup.

Zoé secoue la tête.

- Non. Liz n’est pas un Botie.

- Comment tu peux en être sûre ?

- Parce que Caleb est le sien.

- Caleb ? répété-je.

- Oui, dit Zoé calmement. Le garçon aux cheveux noirs. Celui qui reste près d’elle.

Je repense à la silhouette sombre dans l'escalier ce matin. Au regard qui m'évaluait.

- Il a l’air… différent.

- Tous les Boties sont différents, dit Zoé.

- Non, corrige Gian Luca en me regardant. Ils ont tous un truc en commun.

- Lequel ?

Il réfléchit.

- Ils ne doutent pas.

La phrase me percute plus que je ne veux l’admettre. Ils ne doutent pas. Je pense à la liste de choses sur lesquelles je doute depuis mon réveil ce matin. C'est une longue liste.

Je me demande si c'est un défaut ou juste une preuve que je fonctionne correctement.

- Et si on ne veut pas d’alter ego ?

Ezra rit.

- Tu as déjà le tien.

Zoé me regarde.

- Elias est ton Boties.

Une chaleur étrange me traverse. Pas de surprise. Plutôt la sensation d’un puzzle dont une pièce aurait toujours été à sa place.

Elias est mon Boties.

Ça voulait dire qu'on m'avait conçu quelqu'un. Qu'on avait regardé ce que j'étais… Ou ce que j'avais été… Et qu'on avait fabriqué une « présence » sur mesure…

C’est moi en mieux ? Ou comme un frère jumeau idéalisé ? L'idée est à la fois rassurante mais profondément bizarre. Comme apprendre que quelqu'un a lu votre journal intime et en a tiré un personnage.

Noham s’approche doucement. Il pose une main sur l’épaule d’Ezra.

- Vous allez trop vite. Les premières heures sont toujours intenses.

Il se tourne vers moi.

- Bienvenue, Charlie.

Il prononce mon nom sans hésitation. Je sens quelque chose se stabiliser dans la pièce. Jusqu’à ce que Gianluca se lève.

- Bon. Si on est tous accompagnés… ça veut dire que le système nous connaît mieux que nous-mêmes.

- Peut-être, dit Zoé.

- Ou peut-être qu’il attend qu’on se connaisse mieux nous-mêmes, répond Ezra calmement.

Je me tais. Je revois le lac. Le baptême. Elias. Sa posture droite. Sa manière de parler sans jamais hausser la voix. Sa main posée sur mon épaule. Il est… parfait.

Le mot me vient malgré moi. Pas parfait comme un idéal inaccessible. Parfait comme une ligne droite tracée à la règle. Comme quelque chose qui a été calculé.

Son regard, sa voix, sa façon de se tenir, comme s’il occupait l’espace sans jamais le forcer. À côté de lui, je me sens… fluctuant.

Je chasse l’idée.

- Et toi, me lance Gianluca, tu le savais ?

- Quoi ?

- Pour Elias.

Je ne réponds pas tout de suite.

- Je m’en doutais.

Il me fixe une seconde de trop.

- Il est impressionnant, hein ?

J’hausse les épaules.

- Il est… stable.

- Stable, répète Gianluca en souriant. C’est une façon élégante de dire qu’il te fascine.

Zoé lève les yeux au ciel.

- Arrête.

- Quoi ? Je constate.

Il se tourne vers moi.

- Et Iris ? Tu la trouves stable aussi ?

Je sens la chaleur monter légèrement.

- Je la regarde, c’est tout.

- Tu la regardes beaucoup.

- Parce qu’elle en envoie, intervient Ezra en riant.

- Exactement, dit Gianluca. Elle en impose.

- Elle est sûre d’elle, corrige Zoé. Elle est tellement affirmée.

Gian se penche vers elle.

- Et toi, Zoé, tu t’affirmes ?

Elle le fixe.

- Ça dépend du sujet.

Il sourit.

- C’est moi le sujet.

- Un sujet qui ne craint pas de draguer, dit Ezra.

- Je discute.

Il se rapproche légèrement de Zoé.

- Et si je drague, c’est mal ?

Zoé ne se recule pas.

- C’est inefficace.

Ezra éclate de rire. Gianluca rit aussi.

- Tu vois ? C’est pour ça que j’aime Lyra. Au moins ici, on peut parler franchement.

Je les observe. Ils sont à l’aise. Fluides. Je repense à Elias. À la manière dont il ne joue jamais. Dont il ne séduit pas. Dont il ne cherche rien. Il est là. Simplement.

- Tous les Boties sont comme ça ? demandé-je.

- Comme quoi ? demande Zoé.

- Précis. Alignés. Presque… trop… Parfaits ?

Un silence court. Noham intervient doucement.

- Ils ne sont pas parfaits. Ils sont cohérents.

Je me tourne vers lui.

- C’est à dire ?

Il me regarde.

- La perfection est une projection. La cohérence est une structure.

Je repense à Elias. À sa « cohérence ». Gianluca me tape légèrement l’épaule.

- Ne t’inquiète pas. Si Elias est ton alter ego, ça veut dire que quelque part… tu es capable de ça aussi.

Je fronce les sourcils.

- De quoi ?

- De « cohérence », répond-il amusé. De « stabilité » comme tu dis.

Il marque une pause.

- Ou de quelque chose qui en a besoin.

La phrase me touche plus que je ne le montre.

Zoé me regarde différemment. Pas comme si elle me jugeait. Comme si elle observait quelque chose qui n’était pas encore formé.

La musique continue de vibrer doucement. Je sens que je viens de comprendre quelque chose. Elias n’est pas là pour m’impressionner. Il est là pour me refléter.

Et je sais une chose. Je ne suis pas seul.

Mais je ne sais pas encore si c’est une bonne nouvelle.

- Elias ! annonça Ezra comme s’il lisait dans mes pensées.

Elias entre dans la pièce, laissant derrière lui un silence qui aurait pu lui faire comprendre qu’il était au centre de la discussion. Il sourit à Noham, se tapent dans la main. De façon assez précise pour sembler codé. Il s’approche de moi et me demande tout bas :

- Alors, ce premier cours ? Ça t’a plu ?

Je cherche dans son regard une trace d’attente. Une validation. Je ne trouve rien. Juste une stabilité presque… programmée. Comme si la question n’était pas vraiment une question.

- Euh… J’ai appris beaucoup de choses…

Ce n’est pas un mensonge. Mais ce n’est pas tout à fait la vérité non plus.

Je ne peux pas m’empêcher de le regarder de haut en bas, l’analyser, étudier chacun de ses gestes. La ligne de ses épaules. La manière dont il occupe l’espace sans le forcer.

Il est donc mon Boties.

Je remarque à quel point il me fascine, à quel point il me semble familier, comme si je l’avais moi-même dessiné. Ajusté. Corrigé. Comme si j'avais toujours su qu'il existait une version idéale de quelque chose et qu'on me l'avait posée en face sans me demander mon avis.

- Ravi de l’entendre. Ces cours ont cette qualité rare de remettre en question sans brusquer.

Il se retourne pour saluer brièvement le reste du groupe, puis me dit :

- Ça te dit d’aller déjeuner ?

- Avec plaisir, répondis-je alors que je n’avais même pas faim.

Avant qu’on parte, Gianluca se lève.

- Hé. Ça te dit de m'accompagner cet après-midi ? Je voulais monter voir les hauteurs du Campus.

Je me retourne vers Elias. Un réflexe. Automatique. Comme si j'ai besoin qu'il valide. Gianluca le voit immédiatement.

- T’as l’habitude de toujours demander la permission ?

Elias rit. Les autres suivent. Et moi avec, un peu malgré moi.

Je n'ai aucune envie de suivre cet homme que je connais depuis vingt-quatre heures dans les hauteurs d'un endroit dont je ne sais rien. Je réponds oui avant même d'avoir fini de penser ça.

Gianluca attrape sa veste.

- Je viens te chercher à Verdan après ton déjeuner.

Je salue le groupe, Zoé, Ezra, Noham, avec ce sentiment étrange de dire au revoir à des gens que je connais depuis toujours alors que je les ai rencontrés la veille.

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