Le premier suspect
Thomas passe devant elle pour ressortir du salon et aller dans la pièce en face. Quand l’enquêtrice passe à son tour dans le couloir elle croise le regard de l’inspecteur Jaconvish qui lui adresse un sourire éclatant, auquel elle répond en levant les yeux aux ciel. Le bureau de l’agent immobilier est en tout point similaire aux autres pièces par les mêmes caractéristiques d'aménagements. Lily fait un rapide tour de la pièce avant d’attraper l’agenda posé sur l’imposant bureau. Des papiers et des lettres y sont éparpillés un peu partout. Le livre s’ouvre automatiquement à la veille, marqué par une ficelle. Elle y apprend qu'à dix-huit heures Julien avait rendez-vous avec son collègue Mathieu. Elle sort dans le couloir et se rend dans la cuisine au bout du corridor. Lily y découvre les suspects assis à une petite table avec un policier qu’elle n’avait pas remarqué et l’inspecteur se tient appuyé contre le mur derrière à écouter le récit de la seule femme, le visage rouge et les yeux bouffis par les larmes.
- Elodie Vernet je suppose ? demande l’enquêtrice à la femme.
Cette dernière dirige lentement son regard vers elle et hoche la tête.
- Je vous en prie, suivez-moi dans le bureau. J’aimerai vous poser quelques questions.
En voyant Thomas lui emboîter le pas elle précisa:
- En privé. Et si vous avez besoin de m’assigner un membre de la police, l’inspecteur suffira.
Thomas interroge Jaconvish du regard qui acquiesce. Pourtant ce dernier ne les suit pas. Lily accélère le pas pour prendre de l’avance sur Elodie, et ainsi fermer la porte du salon avant que celle-ci ne rentre dans le bureau. Elle lui fait ensuite signe de s’installer dans l'épais fauteuil de l’autre côté de celui de Monsieur Delmas. Elodie est une femme de taille moyenne et de l’âge de Julien Delmas. Elle a de longs cheveux raides, noirs de jais et de grands yeux marron avec des reflets penchant vers le vert. D’après ce qu’en avait entendue l’inspectrice, elle travaille dans la pharmacie dans la rue de la résidence.
- Comme je vous l’ai dit plus tôt, j’ai quelques questions à vous poser. Pouvez-vous me décrire votre relation avec la victime ainsi que ce que vous faisiez cette nuit ?
Elodie Vernet garde le silence, avant de relever la tête vers elle et de s’exécuter, des larmes aux coins des yeux.
- Nous habitions ici, ensemble autrefois, commença-t-elle d’une voix chevrotante. Cela faisait trois ans que nous nous côtoyons et seulement quelques mois après nous avons emménagé ensemble. J’habitais à l’étage en dessous à l’époque, il n’a pas été difficile de déplacer mes affaires, ajouta Elodie avec un petit rire. Nous étions fous amoureux mais après deux années merveilleuses passées ensemble, il a commencé à devenir possessif, jaloux et même agressif ou violent. Je ne savais pas comment réagir à ce moment-là, devant un tel changement de comportement, alors la meilleure chose que j’ai pu faire a été de le quitter. Je me suis rendu compte après-coup, que cette fin de relation m'avait beaucoup impacté mentalement et mon médecin m’a conseillé un aliéniste. Nos rendez-vous ont cessé il y a seulement quelques semaines. Je voulais reprendre mon ancien appartement mais le propriétaire, Henri, l’avait déjà loué à une autre personne, il m’a alors proposé l’autre appartement, le 4A, sur le même palier que Julien. Au début je n’étais pas convaincue mais j’ai fini par accepter. Et maintenant…
- Pardonnez-moi, la coupe Lily septique, mais il y a quelque chose qui m’échappe. Pourquoi avoir accepté d’être la voisine de votre ancien amant, surtout s'il était aussi toxique que vous le décrivez.
Elodie se tortille sur le fauteuil, visiblement mal à l’aise. Elle a cessé de pleurer mais désormais le rouge qui lui colore les joues n’est plus dû à ses larmes. Lily se tient toujours impassible devant elle, mais son stylo, qui tapote régulièrement son cahier, trahit l’intensité de sa réflexion. Elle analyse chaque mot avec attention.
- Je…commence-t-elle d’une voix mal assurée, j’appréciais toujours Julien, mais je ne voulais en aucun cas le revoir. C’est pourquoi j’ai adhéré à aménager à côté de chez lui. Mais cela n’avait que trop duré, il était temps que je m’éloigne une bonne fois pour toute.
Elle baisse les yeux, comme si les mots qu’elle vient de prononcer l’avaient épuisée. Mais devant l’air perplexe de l’enquêtrice elle poursuit:
- Je voulais partir, oui. Mais pas trop loin. Juste assez pour respirer sans lui, sans couper le fil. Les agents ont trouvé ça bizarre. Moi aussi, parfois. Mais c’était ma façon de guérir.
- Je n’ai aucun doute sur le fait que vous ayez eu vos propres raisons d’agir ainsi. Maintenant j’aimerai savoir ce que vous faisiez cette nuit. J’ai cru comprendre que c’était vous qui avez appelé la police pour signaler quelque chose d’inquiétant chez Julien. C'est bien cela?
- Oui vous avez raison, reprend Madame Vernet. Hier soir j’ai dîné chez moi et je me suis couchée vers vingt-deux heures, après avoir lu quelques pages. Je crois que ce soir-là, Julien avait de la visite. Un peu après m’être couchée, j'ai entendu quelqu’un quitter son appartement. Mais vous savez, ces derniers temps je prends du temps pour m’endormir et ne cesse de me réveiller au cours de la nuit. Cette nuit n’a pas été une exception. Je crois qu’il était environ deux heures mais je ne suis pas sûre, je ne voyais pas très bien il faisait sombre, peut-être un petit peu après. Je suis sortie sur le balcon pour fumer une cigarette pour m’aider à retourner me coucher. De mon balcon j’aperçois celui de Julien. La lumière dans son salon était allumée et j’ai vu une ombre se pencher vers la balustrade avant de rentrer dans la pièce. Je ne sais pas pourquoi j’ai regardé par là… Mais à peine une dizaine de minutes plus tard, alors que j’étais déjà retourné dans ma chambre, j’ai entendu des pas se précipiter dans le couloir. J’ai…
Lily lève la tête de son cahier, interloquée par cet arrêt soudain. Elle se rapproche et pose une main qu’elle espère réconfortante et engageante sur l’épaule d’Elodie. Cette dernière se reprend rapidement et se redresse sur le siège.
- J’ai pris peur et j’ai attendu quelques minutes, il m’a semblé entendre les escaliers grincer et cette fois-ci je me suis ressaisis et ai ouvert la porte mais le palier ainsi que les escaliers étaient vides. La porte de Julien était fermée et aucune lumière ne passait dessous.
L’enquêtrice prend quelques notes furtives sur son calepin avant de se diriger vers la porte et d’ouvrir le battant afin de passer la tête par l'embrasure.
- Inspecteur Jaconvish ? demande-t-elle
Ce dernier sort de la cuisine dans laquelle il se trouvait toujours et s’approche d’elle.
- Pourriez-vous faire venir Monsieur Vidal, dans le bureau ? Je dois m’entretenir avec lui aussi. Quant à vous Madame, dit-elle en se retournant vers Elodie, vous pouvez retourner dans la cuisine pour vous servir un café.
Elle la remercie mais cette dernière lui répond qu’elle préfère le thé.

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