29 · La Réprouvée
Depuis sa rencontre survenue la veille avec l’étrangère, la jeune Madeen était gagnée par un trouble diffus. Au milieu de la journée, elle profita que ses sœurs étaient enfin occupées pour s’éclipser discrètement. L’une d’elles pourtant, plus attentive que les autres, l’interpella avant qu’elle ait pu franchir le seuil de la porte :
– Madeen, où vas-tu ? lança-t-elle d’une voix qui sonnait comme un reproche. Le nourrissage a commencé.
Sa sœur aînée, serrant contre elle un minuscule bébé accroché à son sein, la sondait d’un regard perçant.
– Je... je dois m’absenter, balbutia Madeen en sentant ses joues s’empourprer. La Révérende Mère m’a fait mander.
Sa semblable la fixa un instant, avant d’enfin s’en retourner aux soins du nouveau-né.
– Très bien, mais reviens-nous vite, s’il te plaît. La progéniture s’agrandit et nous ne sommes plus assez nombreuses pour nous en occuper convenablement.
Madeen acquiesça timidement, puis sortit sans un mot, le cœur battant. Elle avait menti, bien sûr, et ce simple fait pouvait lui valoir de terribles conséquences. Toutefois, elle n’aurait su dire si c’était par loyauté ou bien par compassion, mais une impulsion nouvelle, inédite, avait germé en elle, et la poussait à se soustraire au rôle qui lui avait été dévolu, comme les primes lueurs d’un soleil blanc chassant les ténèbres sous une dense forêt de pins.
D’une démarche décidée, elle gravit quatre à quatre les marches escarpées et étroites des coursives réservées aux serviteurs, puis s’arrêta net devant un fin rideau sombre qui en obstruait l’accès. Elle le tira avec précaution afin de voir sans être vue. Derrière, le long corridor qu’elle cherchait à rejoindre, bien plus vaste et fastueux que celui qu’elle venait d’arpenter, était presque vide. Un unique garde vêtu d’ocre se dressait, lance à la main, devant l’une des nombreuses portes closes.
Madeen rabattit doucement la draperie murale, reprit rapidement son souffle, puis ajusta le voile gris qui dissimulait pour partie son visage. Enfin, d’un pas naturel, elle surgit de sa cachette dérobée et se planta résolument devant le garde solitaire.
– Je dois la voir, annonça-t-elle d’un ton qu’elle voulait ferme, priant pour qu’il ne trahisse pas l’appréhension qui lui nouait les entrailles.
L’homme la jaugea, ses yeux la lorgnant de haut en bas au travers des fines fentes de son heaume, s’attardant un instant sur sa poitrine, que la toge grise qu’elle portait avait été conçue pour laisser apparente afin de faciliter l’allaitement.
– Une Réprouvée s’est déjà présentée ce matin, rétorqua-t-il sèchement sans daigner se décaler d’un pouce. De plus, la Tsie’li est encore occupée.
– C’est justement la sœur venue ce matin qui m’envoie, improvisa une nouvelle fois Madeen. Elle... m’a confié un message complémentaire, pour le bien-être de la Tsie’li.
Le garde sembla hésiter encore une seconde, puis consentit enfin à déverrouiller le massif battant dans son dos. Madeen s’engouffra aussitôt dans la pièce inondée de lumière vive, qu’elle avait déjà visitée à plusieurs reprises ces dernières semaines.
C’était une vaste chambre aux contours arrondis, luxueusement meublée, agrémentée d’un balconnet donnant à contempler les étendues infinies du désert visible au loin, comme un mirage inaccessible derrière les immenses murailles de la ville. À la connaissance de Madeen, les tours du palais constituaient le seul endroit de la capitale où l’on pouvait distinguer les dunes. Les lugubres sous-sols, où elle vivait recluse avec ses sœurs depuis sa renaissance, ne lui offraient guère un tel spectacle.
Au milieu de la chambre trônait, telle la pièce maîtresse des lieux en soulignant la fonction, un immense lit garni de coussinets et de draps d’or et d’ivoire. Sur ces draps, lovée au creux de l’étoffe, une jeune femme à la longue chevelure dorée empoignait le satin, le tordant comme à dessein sous ses poignets crispés. Ses traits, incarnats, étaient tendus comme par un effort soutenu. Étendue sur le dos, le très fin chemisier au tissu aérien dont elle était vêtue – pareil à celui couvrant le visage de Madeen – ne dissimulait rien de son corps gracile, autrement nu. Elle semblait en proie à un trouble intense, dont il était aisé de deviner la nature.
Au pied du lit, trois autres femmes, dans des tenues tout aussi légères, s’affairaient activement à sa seule stimulation sexuelle. L’une d’elles, agenouillée entre ses cuisses que ses deux consœurs tenaient largement écartées, avait plongé son visage – et en particulier sa langue – contre la partie haute du sexe gonflé de la jeune femme. Une autre, l’avant-bras tendu, s’employait à lui insérer non moins de quatre doigts lustrés entre les replis rougeoyants de sa vulve exposée. La dernière, à demi-penchée sur le lit, pétrissait avec précision le galbe du buste de la receveuse de toutes ces attentions, lui caressant lascivement, de l’autre main, l’intérieur de la jambe.
Tandis que la porte se refermait lourdement derrière elle et que le cliquetis métallique d’une clé faisait tinter la serrure, Madeen demeura respectueusement figée, les mains remenées contre son ventre en signe de docilité, comme on le lui avait appris, désireuse de ne pas interrompre l’important cérémonial qui se déployait devant elle. Heureusement, nulle ne sembla relever son irruption, les trois attoucheuses poursuivant leur office bien rôdé, sourdes aux signes que leur cobaye étendue, secouée d’inflexions involontaires à son corps défendu, peinait à leur transmettre, comme en proie à un profond inconfort ou, au contraire, à une extase sans mesure.
Soudain, les yeux de la jeune femme se révulsèrent. Son bassin se souleva, ses muscles se tendirent à l’extrême. Son souffle pressé se brisa, puis elle laissa échapper un long râle libérateur, tandis que des spasmes apparemment incontrôlables parcouraient ses membres.
L’épreuve enfin passée, essoufflée, d’un timbre infiniment accablé, elle haleta :
– A-... arrêtons pour aujourd’hui, je vous en conjure. Je... je suis à bout de force, et je ne crois pas pouvoir supporter une fois supplémentaire.
Les trois femmes au service de son plaisir, qui n’avaient pourtant pas jugé bon de modérer leurs caresses pendant le transport débridé de leur maîtresse, cessèrent enfin leurs stimulations digitales et buccale sous l’impulsion de cette dernière qui, ondulant des hanches, était parvenue à se dérober à leurs bons soins. La plus âgée et la plus élancée des trois, arborant une longue tresse noire serpentant jusqu’à la chute de ses reins, les lèvres humides d’ivresse et la mine satisfaite, se leva et recula d’un pas avec ses consœurs afin de mieux contempler celle, pantelante, qu’elles venaient de satisfaire.
– Vous avez atteint la sixième apogée, Tsie’li, déclara-t-elle avec emphase dans la langue commune des Nordiques, malgré un fort accent aux consonnes roulées. Votre point de félicité est tellement efficace ! Quant à votre dilatation, elle progresse de jour en jour. Vous serez bientôt prête.
– Oui, eh bien je ne suis pas si pressée, rétorqua l’intéressée en se redressant et en s’asseyant sur le bord du lit, rabattant d’un geste nerveux son voile transparent jusque sur ses cuisses encore tressaillantes. Merci, Méré, Miya, Mako. Vous pouvez me laisser.
– À demain, Tsie’li.
Après une révérence, les trois jeunes femmes s’éloignèrent sur la pointe des pieds, contournant Madeen sans un mot et toquant à la porte de la chambre. Le garde à l’extérieur leur ouvrit, et le silence retomba lorsque le battant se referma.
Tournant le dos à Madeen, la Tsie’li se leva avec élégance et s’installa face à une console de bois lisse surmontée d’un miroir ovale. Elle saisit une brosse et, avec lenteur, la mine lasse, entreprit de démêler ses longs cheveux blonds, ébouriffés par l’effort.
Madeen n’osait bouger, attendant qu’on la sollicite. Voyant pourtant que l’instant ne venait pas, elle murmura :
– Tsie’li...
La jeune femme sursauta et manqua de laisser tomber la brosse. Elle se retourna aussitôt.
– Oh... c’est toi, Madeen, dit-elle après une brève hésitation. Pardonne-moi, je ne t’avais pas entendue entrer. J’imagine que... tu as assisté à...
– C’est bien moi, Tsie’li. Je suis navrée, il n’était pas dans mon intention de vous surprendre.
– Ce n’est rien, ne t’en fais pas. Et je t’ai déjà dit que tu n’avais pas à m’appeler par ce titre ridicule. Nous sommes toutes deux loin de chez nous, nous devons nous serrer les coudes et nous rappeler qui nous sommes et d’où nous venons. Tu peux m’appeler par mon vrai prénom : Salini.
Madeen baissa les yeux et recula révérencieusement d’un pas.
– Sauf votre respect, vous êtes l’honorable Tsie’li, la promise du Shruïn. Vos enfants deviendront des Ishaliun et des Ishalia, des Princes et Princesses des Sables. Quant à moi, je ne suis pas du Nord, je suis revenue au monde ici, avec mes sœurs, en tant que Réprouvée. Mon rôle, dans cette vie, est de vous accoutumer à votre existence nouvelle. Vous... vous serez bientôt prête à vous offrir au Shruïn.
Salini, avec une infinie patience, fixa Madeen de ses yeux mauves. Elle posa la brosse, puis laissa échapper un long soupir résigné.
– Justement, si ça continue à ce rythme, je mourrai d’une crise cardiaque avant. Tous les jours, à deux reprises, on me force à ces... séances de conditionnement. Je me suis abandonnée plus de fois sur ce lit, ces huit dernières semaines, que durant tout le reste de mon existence. Et tout ça dans l’attente de quoi ? Celle d’être, un jour ou l’autre, violée par un colosse inhumain, dont le seul désir est de m’engrosser pour perpétuer sa cruelle lignée. Je... je suis épuisée, Madeen. J’ai quitté un enfer pour en rejoindre un autre, bien différent... peut-être pire encore. Ma famille et mes amis me manquent, et jamais plus je ne les reverrai.
En prononçant ces paroles, la Tsie’li s’était levée et avait rejoint le petit balcon. La brise chaude anima sa chevelure. Une larme solitaire glissa sous ses paupières, puis s’évapora avant même d’atteindre le creux de sa joue pâle, tournée vers l’horizon inaccessible.
Madeen s’approcha doucement et lui posa une main timide sur l’épaule. Elle la sentit tressaillir sous sa paume. Il était de son devoir de réconforter sa Tsie’li... et peut-être avait-elle trouvé comment s’y prendre.
– Excuse-moi encore une fois, Madeen, reprit la promise du Shruïn en se ressaisissant. Je me plains, mais ma situation est infiniment plus enviable que la tienne. Regarde où je vis ! Enfant, je crois que je n’aurais pas rêvé mieux. Je sais que tu es là pour m’aider, mais j’aimerais t’aider en retour. T’aider à te souvenir de ton passé, de celle que tu étais avant de... subir tout ce que tu as subi. Avant de t’appeler Madeen.
– Tsie’li, je ne désire aucunement me remémorer celle que j’étais avant. Cette jeune fille... n’existe plus. Seules comptent désormais mes sœurs, la progéniture dont nous nous occupons... et vous.
La Tsie’li, un sourire compatissant ourlant ses lèvres fines, souleva délicatement le voile couvrant le visage de Madeen, et glissa une main sur sa joue.
– Ce n’est pas juste, murmura-t-elle. Nous nous ressemblons tellement, toi et moi. Et pourtant, j’ai été choisie sur des critères dont j’ignore tout. Et toi, tu as été choisie pour tenter de rendre ma vie moins désagréable, au prix de ton identité. D’ailleurs... comment se fait-il que tu sois revenue me voir ? Une sœur est déjà passée plus tôt.
Madeen se détourna.
– Tsie’li, je... je voulais vous communiquer une information que... que je ne suis pas sûre d’être autorisée à vous transmettre.
La Tsie’li haussa un sourcil, intriguée.
– Je t’écoute.
– Lors de nos discussions, reprit Madeen d’une voix que l’anxiété éraillait, vous avez évoqué l’une de vos amies... celle pour laquelle vous disiez vous inquiéter.
– Oui, Eldria. La pauvre... J’ignore même si elle est sortie vivante de...
Ses yeux se perdirent un instant dans le vague, puis se reportèrent brusquement sur Madeen, comme happés par une appréhension soudaine. Celle-ci, la tête baissée, comme si elle redoutait d’être punie à tout instant, maintenait un regard fuyant.
– Madeen, pourquoi t’es-tu déplacée pour me parler d’elle ?
La Réprouvée, comme en proie à un dilemme douloureux, lança un coup d’œil inquiet vers la porte pourtant close.
– Madeen ?
– Tsie’li... Il... il nous a été demandé de préparer une étrangère, hier matin. D’après la rumeur, elle serait entrée clandestinement en ville. Lorsqu’elle m’a vue... elle a immédiatement prononcé votre nom. Votre vrai nom. Pendant un instant, elle semblait m’avoir... confondue avec vous.
Salini écarquilla les yeux. C’était impossible. Personne ne devait savoir qu’elle avait été conduite ici : les eriarhis s’en étaient assurés. Et, en ce lieu si lointain, bien peu la connaissaient sous sa véritable identité. Qui que fût cette étrangère, il devait s’agir d’une erreur... Pourtant, une flamme chimérique venait de s’embraser au plus profond de son ventre, et elle ne pouvait plus l’ignorer. Elle saisit aussitôt sa confidente attitrée par les épaules.
– À quoi ressemblait-elle ? Madeen ?!
– C’était... une jeune femme amaigrie, à la peau pâle, les cheveux châtains frôlant ses épaules, l’iris bleu ciel.
Salini relâcha Madeen et porta la main à son propre cœur. Ses jambes se dérobèrent, et elle dut s’agenouiller sur le grès brut, la tête soudain prise de vertige. Pouvait-il vraiment s’agir... d’Eldria ? La description correspondait parfaitement – à l’exception notable de la coupe de cheveux, mais son amie d’enfance avait pu les raccourcir. Quelles étaient les chances pour que tout ceci ne soit qu’une coïncidence ?
– Comment est-elle arrivée jusqu’au palais ? s’empressa-t-elle de questionner, gagnée par une brusque poussée d’adrénaline. Tu as parlé de la préparer... que lui avait vous fait, au juste ?
– Tsie’li, ce ne sont que des rumeurs, s’empressa de répondre Madeen, qui se demandait si c’était finalement une bonne idée de troubler ainsi celle qu’elle avait juré de servir. Mais... il semblerait qu’elle se soit présentée à la cour du palais, accompagnée d’une Ishalia.
– Une des filles du Shruïn ?
– Oui. J’en ignore les raisons, mais l’étrangère a ensuite été conduite jusqu’à mes sœurs et moi, afin que nous la mettions en disposition pour le rituel. Elle deviendra bientôt l’une des nôtres... une Réprouvée.
Le teint de Salini vira du rouge vif au blanc.
– Il... il faut à tout prix empêcher ça !
Madeen observa, impuissante, sa Tsie’li se redresser, comme si elle escomptait courir à la rescousse de sa supposée amie sur-le-champ. En lui révélant la potentielle présence de celle-ci au cœur du palais, elle avait espéré lui apporter du réconfort ; jamais elle n’aurait imaginé déstabiliser à ce point sa future souveraine, venue d’au-delà des mers.
Choisissant ses mots avec soin, elle intervint :
– Tsie’li, je crains que... ce ne soit trop tard. L’étrangère a accompli le rituel, puis a été conduite en cellule, dans l’attente de ses prochains saignements. Seule la Révérende Mère peut la visiter, désormais. Personne, pas même vous, ne peut plus l’approcher.
– Bon sang...
– Mais, Tsie’li, je... je ne voulais pas ainsi vous tourmenter. J’ai pu me tromper. Peut-être n’a-t-elle pas prononcé votre nom. Peut-être ai-je mal entendu.
– Tu n’aurais pas risqué de venir me voir à cette heure si, au fond de toi, tu n’étais pas intimement persuadée d’avoir rencontré quelqu’un me connaissant. Non, je ne peux plus l’ignorer, maintenant. S’il y a la moindre chance qu’Eldria soit retenue prisonnière ici, il faut que j’agisse.
Elle se mit à faire les cent pas autour du lit aux draps encore chiffonnés, mordillant nerveusement le bout de ses doigts, son chemisier transparent virevoltant autour d’elle.
– Tu as dit qu’elle s’était présentée à la cour du palais en compagnie d’une des filles du Shruïn. Qu’est-il advenu de celle-ci ?
– Ce n’est... Tsie’li, ce n’est pas une bonne idée de...
– Madeen, tu dois absolument m’aider !
– Je... bon. Très bien.
Madeen, comprenant que sa souveraine ne trouverait aucunement le repos tant qu’elle n’aurait pas arraché des réponses à toutes ses questions, prit une profonde inspiration.
– Toujours d’après la rumeur, l’Ishalia aurait été confinée dans ses appartements, au sommet de la tour ouest. L’une de mes sœurs devrait d’ailleurs prochainement lui rendre visite, peut-être pourrai-je...
– Il faut absolument que je lui parle !
– Mais... c’est impossible. Sauf votre respect, vous n’êtes pas libre de vous déplacer librement dans le palais. La garde ne vous laisserait pas approcher !
Salini interrompit sa course fébrile, et pivota lentement vers Madeen, la détaillant subitement de la tête aux pieds. Une étincelle s’illumina au fond de ses yeux clairs.
– Je crois, au contraire, dit-elle avec lenteur, parfaitement savoir comment m’y prendre...

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