Journal du Gutuater (Entrée I)
À vous qui me lirez, si toutefois ces lignes survivent aux incendies, aux guerres et à la négligence des hommes,
dans deux mille ans, peut-être avant, peut-être après,
et si les astres consentent à cet improbable alignement.
Je ne vous révélerai pas mon nom.
Non par prudence héroïque, ni par mysticisme déplacé.
Simplement parce que je ne sais pas si je devrais en avoir un ici.
Mon arrivée fait-elle désormais partie de votre passé ?
Ai-je modifié le cours du temps ?
Ou suis-je la poussière discrète d’une branche parallèle dont vous n’aurez jamais conscience ?
Je l’ignore.
Dans le doute, abstiens-toi.
Appelez-moi simplement Gutuater.
C’est ainsi qu’on nomme ici certains hommes qui parlent plus qu’ils ne frappent. Ce titre me sied parfaitement.
Archéologues, historiens, amateurs de fibules et de tessons : sachez que vous tenez peut-être, entre vos mains futures, une relique.
Moderne. Terriblement moderne.
À supposer que ces lignes survivent aux incendies, aux invasions et à la manie humaine de recycler le parchemin pour emballer du fromage.
La date, peut-être ?
Après observation des cycles lunaires, des rumeurs politiques, des noms de consuls, et de l’absence encore totale de légions romaines à l’horizon — seulement quelques sandales bien cirées et des amphores suspectes, dont celles d’un certain Lucius que vous découvrirez très prochainement — j’estime être arrivé vers -80 avant J.-C.
Avant le déferlement.
Bien, entrons dans le vif du sujet.
Je vis à Avaricum, le joyau des Bituriges Cubes.
Vous pensiez connaître les Gaulois ?
Astérix. Obélix. Vercingétorix.
Des moustaches, des baffes, du sanglier.
Moi aussi.
Je m’attendais à une anarchie folklorique, un désordre joyeux, des druides mystiques en robe blanche débitant des prophéties lunaires.
La réalité est… plus déroutante.
Ici, on cueille, on forge, on commerce, on jure fidélité, on festoie, on débat pendant des heures pour savoir qui doit quoi à qui, puis on règle l’affaire en citant une généalogie vieille de cinq générations.
On boit, oui.
On danse, beaucoup.
On célèbre la vie avec une intensité que nos sociétés modernes qualifieraient d’excessive.
La pudeur n’est pas une vertu cardinale.
La loyauté, en revanche, l’est.
Quant aux druides…
Ah, les druides.
Je les croyais mystiques.
Je découvre des stratèges en toge.
Ils ne travaillent pas au sens où vous l’entendez.
Ils orchestrent.
Ils ne combattent pas.
Ils arbitrent ceux qui combattent.
Ils parlent lentement.
Très lentement.
Suffisamment pour que chacun suppose qu’ils méditent sur les secrets du cosmos.
En réalité, ils observent surtout qui les écoute.
Et pratiquent avec une constance admirable l’art ancestral de la contemplation productive.
Ils mémorisent tout : lignées, dettes, alliances, affronts.
Ils enseignent pendant vingt ans sans rien écrire.
Ils rendent la justice.
Ils décident quand une guerre est sacrée.
Ils décident surtout quand elle ne l’est pas.
Ils me font penser à ces étudiants.
Brillants, désinvoltes, capables de disserter trois heures sur la nature du destin sans jamais lever une hache.
Sympathiques.
Un peu paresseux.
Mais toujours du bon côté de l’argument.
Mais des étudiants qui contrôlent la narration du monde.
Je les soupçonne d’avoir compris une chose essentielle :
le vrai pouvoir ne se brandit pas, il se raconte.
Et moi, moderne égaré, je découvre que sous la danse et la cervoise se cache une mécanique sociale d’une redoutable précision.
Mais ne vous inquiétez pas.
Je vous détaillerai tout.
Tout ce que ce qu’on a bien voulu me laisser voir.
Les fêtes saisonnières.
Les conseils de guerre.
Les dettes réglées en torques d’or.
Les rivalités entre clans.
La pression venue de l’est.
les rumeurs d’un certain général romain dont le nom, tôt ou tard, vous fendra irrémédiablement le cœur.
Je ne suis pas prêt.
Eux non plus.
Et pourtant l’Histoire avance. Ou elle remet en ordre.

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