Journal du Gutuater (Entrée II – Mon arrivée)

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Bon.

À supposer que vous ayez lu la page précédente — si tant est qu’on puisse appeler cela une page — je vais vous raconter mon arrivée.

D’abord, sachez que non : je n’ai pas été aspiré.
Ni téléporté.
Aucun vortex lumineux. Aucun tunnel cosmique.

Je me souviens simplement être passé par le jardin de l’évêché de Bourges.
Un soir d’été. Aux environs de la fête de la musique.
Un peu avant la fermeture du parc.

Je me suis penché pour refaire un lacet.
Rien d’inhabituel.

Et puis… pouf.

Plus rien.

La cathédrale disparue.
Plus d’éclairage.
Seulement des lueurs vagues.
Des sons.
Des voix au loin.
Des chants.

Une langue que je ne connaissais pas.
Quelque chose de profondément étrange.
Pour un locuteur français du XXIe siècle, du moins.

J’ai d’abord cru à un Printemps de Bourges improvisé.
Mais non.
Pas du tout.

Je me suis approché.

Ce n’était pas un simple attroupement.
C’était un rassemblement.

Des torches brûlaient.
On chantait en cercle.
Des hommes aux torques étincelants rivalisaient d’éloquence et de force.
On parlait de choses visiblement passionnantes dont je ne saisissais rien.

J’apprendrai plus tard que ces rassemblements saisonniers rythmaient leur année.
Pour l’instant, je voyais surtout des gens fort peu soucieux de la pudeur publique.

Hommes comme femmes, avinés, dansant pieds nus dans l’herbe tassée.
La cervoise circulait.
Et avec elle, une promiscuité rituelle qui aurait mis mal à l’aise plus d’un militant progressiste.

Je tentai, bêtement :

— Bonjour.

Silence.

Plusieurs têtes se tournèrent.

Un homme s’approcha. Large d’épaules. Cheveux tirés en arrière. Torque d’or au cou.
Il me fixa longuement.

Il parla.
Je ne compris rien.

Je répétai :

— Bonjour ?

Rires.

On m’entoura.
On scruta mes vêtements.
On les toucha.
On tira dessus.
Quelqu’un palpa la matière de ma veste avec la concentration d’un artisan.
Une femme examina mes chaussures avec un sérieux religieux.
Un autre tenta d’ouvrir ma fermeture éclair et recula comme si l’objet possédait une volonté propre.

Je fus, disons-le, quelque peu gêné.

Et surtout, je ne comprenais rien.
Eux non plus.

Un homme me saisit par les épaules et me fit pivoter, visiblement pour vérifier que je n’étais pas armé.
Un autre écarta légèrement ma chemise pour inspecter mon torse, comme s’il cherchait un signe tribal.

Je levai les mains en signe de paix.

Des éclats de voix.
Une brève discussion.
Puis, comme si une conclusion collective venait d’être adoptée, une choppe de cervoise me fut tendue.

Reste le langage universel de la boisson.
Et des verres qui s’entrechoquent.

Je bus.

Rires approbateurs.

L’affaire semblait réglée.

Je n’étais ni ennemi, ni chef identifiable, ni marchand.
J’étais une curiosité acceptable.

Je me laissai aller.
Pensant que j’avais dû rentrer chez moi depuis longtemps.
Ou que je m’étais assoupi.
Quelle autre explication ?

Je remarquai alors, un peu à l’écart du cercle, un homme vêtu plus sobrement.
Il ne riait pas.
Il ne buvait pas.

Il m’observait.

Longtemps.

Ce n’est qu’au petit matin, lorsque j’ouvris les yeux, allongé dans l’herbe humide, que je compris.

Une brume légère flottait au ras du sol.
L’air sentait la cendre froide et la terre gorgée d’eau.

Autour de moi, des traces de piétinement.
Des restes de feu.
Des os rongés.
Des fragments de poteries grossières.

La fête s’était dissoute comme un rêve trop bruyant.

Je me redressai.

Au loin, sur une élévation, j’aperçus une masse sombre.
Une ligne irrégulière découpée contre le ciel clair.

Ce n’était pas une cathédrale.

C’était du bois.

Des palissades épaisses.
Des tours.
De la fumée montant paresseusement de plusieurs foyers.

Entre moi et cette ville, des zones humides s’étendaient en nappes miroitantes.
Des roseaux.
Des bras d’eau stagnante.
Une terre lourde et grasse que le soleil naissant commençait à réchauffer.

Je compris alors que l’endroit n’avait rien d’un parc municipal.

Je n’étais plus à Bourges.
Enfin si. Mais cela, je ne l’ai su que plus tard.

Je m’empressai de vérifier mon sac.

Mes papiers.
Mon portefeuille.
Mon portable.

Mon portable…
Je vous en parlerai dans un prochain chapitre.

Toujours est-il que j’avais visiblement été laissé là.
Seul.
Un peu à l’écart.

Enfin presque seul.

Je remarquai soudain les ronflements d’un homme, à quelques pas.
Lui aussi, manifestement, en train de cuver.

Pas de réseau, évidemment.

Un soleil doux mais déjà agressif.
Une ville au loin.
De l’herbe à perte de vue.
Des forêts.

Seule l’odeur de la terre de mon Berry natal me semblait familière.

Où étais-je ?

Bonne question.

Devais-je réveiller l’homme ?

Mauvaise idée. Enfin, c’est ce que je pensais.

Alors je pris mon courage à deux mains et me mis en route vers la ville.

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