Journal du Gutuater (Entrée III – Avaricum)

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J’arrivai devant un passage gardé permettant l’entrée dans la ville.

Deux hommes armés me stoppèrent net.
Boucliers ovales. Lances. Moustaches sérieuses.

On m’inspecta.
On me parla.
Je ne compris rien.

Un flot de syllabes rugueuses qui ne correspondaient à rien de familier.

Après avoir constaté que je ne portais pas d’arme et que, manifestement maigrelet, je ne représentais aucune menace, ils se détendirent un peu.

Je continuais pourtant de ne rien comprendre.

Je me disais que je devais encore rêver.
Mais non. C’eût été trop confortable.

Un convoi arriva alors par le chemin sec menant à la porte.
Bêtes de somme. Amphores. Ballots.

Et parmi eux… des hommes vêtus à la romaine.

Tuniques ajustées. Sandales. Ceintures sobres.

Pas des figurants.
Des Romains. De l’Antiquité.

Le déclic fut brutal.

Et si…
J’avais changé d’époque ?

Je m’approchai, mains levées.

Et je ne trouvai rien de mieux à déclarer que la devise actuelle de Bourges :

Summa imperii penes Bituriges.

Silence.

Le garde ne comprit sans doute que « Bituriges ».
Mais cela suffit à créer un doute.

On me fit reculer.
On me fit attendre.
Quelqu’un fut envoyé chercher.

Un des Romains revint vers la porte.

Jeune. Bien mis. Trop propre pour être soldat.

Il m’observa longuement.

Je gardai mon portable dissimulé dans ma poche intérieure.

Il s’approcha.

Salve.

— Salve.

Il inclina la tête. Je lui donnais mon nom.

Gutuater ?

Je confirmai d’un signe.

Il esquissa un demi-sourire.

Male loqueris. Sed loqueris.

Je pris ça comme un compliment.

Il se tourna vers les gardes, échangea quelques mots.
Je distinguai seulement :

Non hostis.
Rarus.

Puis il revint vers moi.

Unde venis ?

D’où viens-tu ?

Je pris une inspiration.

Berry.
France.
Bourges.

Mon cerveau fouillait dans des déclinaisons massacrées au collège.

Je tentai mon plus beau latin.

Vous allez voir, c’est moche.

Ex… Ber… Berria… Francorum.

Il plissa les yeux.

Berria ? Francorum ?

Il répéta lentement, comme pour vérifier que ces mots existaient vraiment.

Un des gardes prononça « Bituriges ».

Le Romain me fixa.

Biturix es ?

Je faillis dire oui.
Ce qui, d’une certaine manière, aurait été exact.

Mais je tentai de corriger.

Non. Ex… Gallia… alia.

Son sourcil se leva.

Alia ?

Je m’enfonçais.

Longe. Valde longe.

Il croisa les bras.

Franci… ubi est ista gens ?

Je fis un geste vague vers le nord.
Puis vers l’ouest.
Puis n’importe où.

Longe.

Un silence.

Puis, presque amusé :

Gens ignota fortasse.

Il se tourna vers les gardes.

Non periculosus.

Pas dangereux.

Il me regarda encore une seconde.

Intrigué.

Et je compris une chose très simple :

Je venais peut-être d’inventer un peuple.

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