Journal du Gutuater (Entrée IV – Lucius Aemilius)

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Il fit un signe aux gardes, comme pour confirmer que je ne représentais aucun danger, puis m’adressa un mot bref — une invitation, manifestement — à le suivre.

On nous apprend volontiers, enfants, à ne jamais suivre un inconnu.
Mais, sur le moment, le choix se résumait à passer la journée — et sans doute la nuit — dehors, ou à suivre ce jeune Romain.

Entre deux maux…

Je choisis, avec toute l’imprudence requise, celui qui me semblait le moins inconfortable.

Entrer dans Avaricum ne ressemblait à rien de ce que les films m’avaient vendu.

La ville était déjà, à cette époque, plus vaste que je ne l’aurais imaginée. Et surtout, beaucoup moins rudimentaire. Je me souvenais vaguement que les Bituriges avaient connu leur heure de gloire, et qu’ils considéraient cette cité comme leur joyau.

Un joyau que l’on refusa de brûler.

Je me rappelai — confusément — cette décision, celle de ne pas appliquer la politique de la terre brûlée prônée par Vercingétorix. Une décision qui mènerait, plus tard, malgré une résistance acharnée, à la chute de la ville… et au massacre de ses habitants.

Dans quelle proportion ?
Les débats restent ouverts.

Mais je n’étais pas encore là pour vérifier.

Et l’heure n’était pas à la nostalgie anticipée.

Mieux valait éviter, pour le moment, de trop penser à ces souvenirs qui, sur le papier des livres d’histoire, paraissent froids… mais prennent ici une tout autre consistance.

Lucius Aemilius — j’appris son nom un peu plus tard — avançait avec assurance.

Il me guidait à travers la ville : échoppes, ateliers, allées animées, jusqu’à ses entrepôts situés légèrement en hauteur, puis enfin vers sa demeure.

Modeste, mais solide.

Tandis que nous marchions, je notai que les habitants le saluaient avec respect. Parfois avec une amabilité franche. D’autres fois, plus froidement.

Ou peut-être me faisais-je des idées.

À l’évidence curieux — et surtout méthodique — il me posa, presque nonchalamment, une série de questions : étais-je marchand ? soldat ? mercenaire ? esclave en fuite ? ambassadeur, peut-être ?

Encore un peu envourné — moins par le réveil que par le vertige de la situation — je répondis distraitement « non » à tout.

Il s’arrêta.

Et me lança un regard qui signifiait très clairement : alors quoi ?

Je haussai les épaules. Bras légèrement repliés, mains ouvertes — cette posture de l’ignorance — accompagnée, je le crains, de ce léger gonflement des joues très français lorsqu’aucune réponse ne vient.

Il eut un souffle bref. Presque amusé.

Plus intrigué qu’inquiet.

Lorsque nous arrivâmes chez lui, dans une modeste domus — toute gauloise, malgré les apparences — il m’invita à m’asseoir.

Puis il coupa un morceau de pain et me le tendit.

Non par pure générosité.

Mais selon un principe que je compris plus tard : celui d’un homme qui accueille… sans jamais rien faire gratuitement.

Une manière implicite de dire : tu es sous mon toit.
Et cela a un prix.

Je n’osai engager la conversation et me contentai de répondre à ses questions.

Bien que plus jeune que moi d’une bonne vingtaine d’années, il possédait déjà cette présence, cette prestance — cette manière très romaine d’occuper l’espace — faite d’autorité, de retenue et d’une forme de bienveillance… disons, mesurée.
Peut-être ce que les Romains nomment gravitas, teintée d’une certaine humanitas.

Je compris alors qu’il ne m’invitait pas chez lui sans attendre quelque chose en retour.

Une relation.

Une dépendance, peut-être.

Une clientèle.

Et lui… le patron.

Il s’assit en face de moi et m’observa longuement.

Puis il prononça de nouveau :

Berria.

Cette fois, ce n’était pas une question.

C’était un problème.

Il n’était pas convaincu.

Moi non plus.

Et je compris qu’à partir de maintenant…il allait vouloir des réponses.

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