Journal du Gutuater (Entrée V – Les questions)
Lucius mangea enfin un morceau de pain.
Puis il reprit son interrogatoire.
Il me questionna sur mon peuple, mon pays — si tant est que je puisse employer ce terme —, mon chef, mes dieux, mes alliances, mes serments. Autant de questions sans doute évidentes ici… auxquelles je ne sus quoi répondre. Du moins, pas vraiment.
Je crois avoir dit que je venais d’une tribu lointaine, très loin au nord. Petite. Peu notable. Sans véritable chef.
Réponse inexacte.
Que je tentai de nuancer en expliquant que, chez moi, on prenait les décisions ensemble.
Ce qui n’était pas faux. Sans être vrai.
Peu convaincu, mais décidé à passer — provisoirement — sur ces questions, il revint à la charge sur la profession que j’exerçais.
Je cherchai une idée.
La première qui passa.
— Cantor.
Je crois que j’ai dit ça.
Chanteur.
De salle de bain, à la rigueur. Mais je crains que chaque note qui sorte de ma bouche ne soit… disons, approximative.
Il sembla pourtant intéressé, avant de relever que je ne transportais aucun instrument.
Mais il éluda.
Et s’enquit d’un autre sujet.
— Dei.
Les dieux.
Évidemment.
Je pris une inspiration.
Sujet culturel. Neutre. Gérable.
— Belenos.
Il inclina légèrement la tête.
Acceptable.
Le silence revint.
Il attendait autre chose.
Mon cerveau paniqua.
— Toutatis.
Pourquoi ai-je dit Toutatis ?
Lucius ne broncha pas.
Il corrigea calmement :
— Teutates.
Prononciation correcte.
Très bien.
Toujours crédible.
Mais il attendait encore.
Et c’est là que mon esprit moderne décida de saboter définitivement ma crédibilité.
Le dernier nom entendu récemment dans un animé surgit sans prévenir.
— Tenjin-sama.
Silence.
Je compris immédiatement l’ampleur du désastre.
Je me repris dans la seconde.
— Ten… Tenjinus.
Oui.
Latinisons.
Ça fera sérieux.
Lucius me fixa.
Longuement.
— Tenjinus ?
Il ne semblait ni choqué, ni amusé.
Simplement… analytique.
— Deus parvus ?
Je hochai la tête avec un sérieux héroïque.
— Parvus. Minimus.
Petit.
Très petit.
Il me contempla encore un instant.
Puis déclara calmement :
— Multi sunt dei.
(Il y a beaucoup de dieux.)
Il reprit son pain.
Moi, je venais d’introduire une divinité japonaise dans le panthéon celtique du Ier siècle avant notre ère.
Sous les yeux d’un Romain.
Je n’étais manifestement pas prêt pour l’Antiquité.

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