Journal du Gutuater (Entrée VII – Bric à brac)
J’avais pris soin de ne pas sortir mon téléphone. Éteint, économie de batterie oblige, un peu avant d’arriver devant les portes, et bien dissimulé dans une poche secrète de ma veste.
Lucius avait observé mon accoutrement. Intrigué, mais sans vraiment ciller. En revanche, mon sac à bandoulière retenait son attention. Avec ses fermetures éclair.
Il le pointa du doigt. Je compris qu’il souhaitait l’inspecter — et pas uniquement de l’extérieur.
Que faire, me direz-vous ? Refuser aurait été une insulte. Du moins, je le ressentais ainsi. Accepter… comment dire… légèrement caverne aux merveilles pour un Romain. Et je n’avais aucune idée de sa réaction.
Je décidai d’ouvrir mon sac en grand.
Lucius sortit les objets un par un. Sans rien dire. Avec un calme analytique.
Il posa d’abord le portefeuille sur la table, l’examina, le tourna, le palpa, observa les coutures. Le cuir ne l’impressionna pas, habitué à ce matériau — et probablement capable d’en obtenir de meilleure qualité.
En manipulant l’objet, des pièces tombèrent dans sa paume. Bien que différentes, il reconnut instantanément qu’il s’agissait d’une monnaie, et, après les avoir jaugées, pesées comme pour en vérifier la valeur, il les fit tinter entre ses doigts. Un détail lui fit néanmoins plisser les yeux.
— Non Romana.
Ça ne vient pas de Rome
Je hochai vaguement la tête, comme si cela expliquait tout.
Puis vint le tour de quelques billets — et quand je dis quelques, c’est bien peu : deux billets, l’un de cinq, l’autre de dix euros. Après les avoir dépliés, il les porta à la lumière ; le papier fin, décoré, multicolore, sans trace de pinceau visible, le troubla davantage que les pièces.
Mais il demeura silencieux, comme s’il notait et classait mentalement.
Ensuite les cartes : identité, vitale, bancaire, et même d’électeur. Elles le laissèrent perplexe. Je compris rapidement que l’écriture, à la fois nette mais étrange, l’avait interpellé. La matière aussi. Des objets lisses, presque trop parfaits ; réguliers, qu’il tenta de plier sans succès.
Son regard glissa vers moi, interrogateur — presque pour sonder mes réactions.
Je haussai les épaules.
La carte d’identité attira davantage son attention ; sans doute parce que le visage imprimé, clair, lisible — en l’occurrence le mien — n’était ni peinture, ni gravure, ni mosaïque. Une image… impossible à expliquer.
Les clés l’intriguèrent ; il chercha instinctivement une serrure.
Quant aux mouchoirs, objets en tissu banals pour moi, ils semblaient ici plus inhabituels. La matière, peut-être. Leur étonnante praticité aussi, malgré une fragilité évidente qu’il constata en les dépliant.
Enfin vint le briquet. Et, je vous l’avoue, je ne m’attendais pas à ce que, parmi tous les objets étranges de mon sac — chewing-gums, lunettes de soleil — ce soit celui-ci qui provoque chez lui une telle curiosité, à la limite de l’émerveillement.
Il le prit sans précaution particulière, l’inspecta, le tourna comme les autres objets. Par chance, le mien est en métal. Presque par hasard, il déclencha le mécanisme en passant distraitement un doigt sur la molette.
Un léger clic… puis la flamme surgit. Instantanément.
Lucius recula d’un demi-pas. Surpris, mais pas paniqué. Dans une tentative, je suppose, de comprendre l’objet, il répéta le geste, plusieurs fois d’affilée, à la fois amusé et fasciné. Il observa le feu comme on observe une chose vivante qu’on vient d’apprivoiser.
Puis il leva les yeux vers moi.
Longuement.
— Hoc non est Gallicum.
Ce n’est pas Gaulois
Je ne répondis pas.
Pour la première fois depuis mon arrivée, je vis dans son regard autre chose que de la curiosité.
Il venait de comprendre une chose simple :
je n’étais pas simplement d’ailleurs.
J’étais d’un ailleurs qu’il ne pouvait pas nommer.

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