Journal du Gutuater (Entrée VIII – Ex futuro)
La flamme s’éteignit.
Lucius posa lentement le briquet sur la table.
Il ne le rendit pas.
Il ne cria pas.
Il ne parla pas tout de suite.
Il me regarda comme on regarde un mécanisme dont on ignore encore s’il va exploser.
— D’où.
Ce n’était pas une question longue.
C’était une exigence.
Je sentis quelque chose se fissurer en moi.
La fatigue. L’isolement. L’absurdité.
Je n’avais plus l’énergie de mentir.
— D’un temps… à venir.
Il ne sourit pas.
— Tu es inspiré ?
— Non.
— Possédé ?
— Non.
Il plissa les yeux.
— Alors explique.
Je cherchai mes mots. Ils refusaient de coopérer.
— Deux mille ans.
Silence.
Le feu du foyer crépitait faiblement derrière nous.
Il ne se moqua pas.
Il ne me traita pas de fou.
Il observa.
Toujours cette manière romaine de ne pas céder à l’émotion avant d’avoir classé le phénomène.
Je pris alors mon carnet.
Un stylo.
Il suivit le geste avec attention.
Je commençai à écrire.
Vite. Trop vite.
« Je viens d’un pays appelé République française.
Cette ville s’appelle Bourges. »
Le trait était continu. Noir. Régulier.
Pas d’encrier.
Pas d’interruption.
Lucius se pencha légèrement.
Il prit le carnet.
Il observa les lettres.
Il les suivit du doigt.
Je vis le moment précis où quelque chose accrocha.
Il ne comprenait pas tout.
Mais il reconnaissait des racines.
Res… publique…
Noms déformés.
Terminaisons changées.
— Ce n’est pas gaulois.
— Non.
— Ce n’est pas grec.
— Non.
Il releva les yeux.
— Ce n’est pas latin… mais le latin y est.
Je ne répondis pas.
Parce que c’était exactement cela.
Il tourna encore la page.
Relut une ligne.
Il ne s’offusqua pas.
Il ne protesta pas.
Il resta simplement immobile.
Puis, calmement :
— Si cela est vrai, c’est dangereux.
— Je sais.
Il referma le carnet.
Le briquet était toujours sur la table.
Entre nous.
— Que cela soit délire ou vérité, dit-il enfin, je dois décider quoi en faire.
Il n’avait pas dit : quoi faire de toi.
Mais c’était implicite.

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