Journal du Gutuater (Entrée IX – Lucius le Lucide)

2 minutes de lecture

Il resta là, à me regarder. Comme on regarde un phénomène inclassable. Dérangeant. Je craignais le pire.

Puis, sans prévenir, il s’approcha de moi. Posa deux doigts sous mon menton pour m’obliger à le regarder fixement. De l’autre, remit une mèche en place, puis recula.

Je n’étais pas vraiment familier de l’histoire romaine en détail, mais je crois que c’était un geste de domination sociale. Une façon de dire : tu es étrange, mais tu es à moi. Ou sous ma protection. Cette manière romaine, codifiée. Implicite.

Finalement, qu’il y croie ou non n’avait pas d’importance dans l’immédiat. Il voyait simplement en moi une chose rare, et peut-être utile, à garder sous son contrôle.

Il me fit signe de venir, sans que je sache vraiment pourquoi. Nous retrouvâmes la ville et, au fil de notre marche, s’arrêtant ici et là, il me présenta, à sa manière, comme son serviteur. Cela peut paraître grotesque, mais ici — là où les liens et l’appartenance à une famille, à un clan, à une tribu comptent plus que n’importe quel passeport — c’est une forme de reconnaissance, une carte d’identité sociale indispensable, même si les premiers pas sont toujours hésitants et timides.

Je pris conscience que, sans l’avoir vraiment cherché, je me trouvais désormais sous la coupe de ce jeune Romain. Insondable, assuré, un tantinet condescendant, mais dont la protection forcée valait mieux que la mise au ban, l’absence d’un toit ou la chaleur d’un foyer. Et tout cela en moins de vingt-quatre heures.

Je repensai à ma balade, le pas nonchalant, dans le jardin de l’évêché, impatient de reprendre mon animé là où je l’avais laissé.

Lucius parlait peu, mais assez pour que chacun comprenne.

Servus.

J’espérais toutefois ne pas être esclave au sens juridique et me raccrochais à sa signification, peut-être anachronique, de serviteur.

Un marchand me jaugea, un artisan me dévisagea plus longuement que nécessaire. Les habitants, hommes comme femmes, acquiescèrent au fur et à mesure que Lucius posait ses mains sur mes épaules. Pas brutalement. Juste assez longtemps pour que le message passe.

Les regards changèrent.

On ne me regardait plus comme une anomalie isolée, mais comme une anomalie devenue propriété de Rome, et je me demandai si ce n’était pas pire.

Et pourtant… plus sûr.

Cette main, qui m’agaçait une heure plus tôt, était devenue un bouclier.

Je venais de troquer ma liberté hypothétique contre une protection bien réelle.

Et le plus inquiétant ?

Il le savait.

Annotations

Vous aimez lire Aurelian3310 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0