Journal du Gutuater (Entrée X – Le pain et le réel)

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Nous rentrâmes sans parler.

Lucius avait acheté au marché de quoi manger : du pain encore tiède, un morceau de viande rôtie, des légumes cuits, du fromage, et une petite amphore de vin. Il portait le tout lui-même. Sans presser le pas.

Dans la maison, il posa les victuailles sur la table.

Il ne m’ordonna pas de m’asseoir.
Il ne m’y invita pas non plus.

Il prit place.

Je restai debout une seconde de trop.

Il leva les yeux.

Un geste bref de la main.

Assieds-toi.

Je m’exécutai. Légèrement en retrait. Pas tout à fait face à lui. Pas tout à fait à côté.

Il coupa le pain. Le rompit. M’en tendit une part.

Rien dans son regard ne trahissait une agitation quelconque. Ni colère. Ni moquerie.

Juste cette concentration tranquille de celui qui classe les choses avant de décider.

Nous mangeâmes quelques instants en silence.

La viande était bonne. Le vin honnête.

Je mâchais sans vraiment goûter.

C’est là que cela m’a frappé.

Pas le briquet.
Pas le carnet.
Pas le futur.

Le pain.

La chaleur dans mes doigts.
La texture réelle.
L’odeur.

Je posai le morceau sur la table.

Lucius me regarda. Pas avec inquiétude. Avec attention.

— Tu trembles.

Je baissai les yeux.

Je n’avais pas remarqué.

Je tentai de sourire.

— C’est… long.

Il attendit.

Je passai une main sur mon visage.

— J’espérais encore que ce soit un rêve.

Ce n’était ni héroïque ni philosophique.

C’était banal.

Il prit le temps d’avaler sa bouchée avant de répondre.

— Les rêves ne saignent pas quand on se coupe.

Il avait raison.

Je ne sais pas à quel moment précis mes yeux se sont embués. Pas des sanglots. Pas de bruit.

Juste cette trahison silencieuse du corps.

Deux mille ans.

Deux mille ans me séparaient de ma propre langue, de mes rues, de mon canapé, de mes absurdités modernes.

Lucius posa sa coupe.

Il ne me toucha pas immédiatement.

Il me laissa reprendre contenance.

Puis il posa sa main sur mon avant-bras.

Fermement.

Pas pour consoler.

Pour stabiliser.

— Tu es ici.

Ce n’était pas une compassion.

C’était un fait.

Je hochai la tête.

Je compris alors que, rêve ou non, vérité ou délire, je dépendais désormais de lui.

Et que cela m’était insupportable.

Et rassurant.

À la fois.

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