Journal du Gutuater (Entrée X – La piquette)

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Nous rentrâmes sans parler.
Lucius avait acheté au marché de quoi manger : du pain encore tiède, un morceau de viande rôtie, des légumes cuits, du fromage, et une petite amphore de vin. Il portait le tout lui-même, sans presser le pas.

Dans la maison, il posa les victuailles sur la table. Sans vraiment m’inviter à m’asseoir, un simple geste, bref ; après être resté debout une seconde de trop, je m’exécutai, restant un peu en retrait, pas vraiment face à lui sans être non plus franchement à côté.

Il disposa la nourriture, mélangeant la viande aux légumes, créant ainsi une sorte de ragoût, qu’il me tendit dans une écuelle. L’espace d’un instant, et en l’absence visible de couverts, je crus devoir manger avec les mains. C’est alors que Lucius se leva et attrapa, sur une étagère, des sortes de cuillères métalliques. Un objet familier qui, je dois l’avouer, me soulagea. Je n’ai pas la prétention d’avoir de bonnes manières à table, mais je sais tout de même me tenir.

Nous mangeâmes ensemble, dans le silence ; il m’observait encore, mais je crois que mon maniement de la cuillère me fit passer pour un peu moins barbare.

La viande était bonne, les légumes délicieux, et le vin… disons passable. En comparaison des vins italiens d’aujourd’hui, celui servi à table était d’une qualité tout juste acceptable, de quoi rendre l’eau potable, je suppose. Les grands crus devaient être réservés pour l’élite et les occasions importantes. Du moins je l’espérais, car l’idée de m’abreuver quotidiennement de cette piquette coupée à l’eau m’ameillait déjà quelque peu.

C’est là que cela m’a frappé. Je posai la cuillère et mon gobelet de vin.

Lucius me regarda, avec attention, presque… humanitas.

— Tu trembles.

Je baissai les yeux et restai silencieux. Il attendit, sans me presser, que je brise le silence ou que je reprenne mes esprits.

Puis je me lançai.

— J’espérais encore que ce soit un rêve. Ici, la ville, cette situation.

Ce n’était ni héroïque ni philosophique.

Il prit le temps d’avaler sa bouchée avant de répondre.

— Les rêves ne saignent pas quand on se coupe, dit-il en pointant du doigt mon visage.

Je n’avais pas remarqué, mais j’avais une légère éraflure sur une joue.

Puis, sans trop que je sache pourquoi, mes yeux s’embuèrent, comme si mon corps me trahissait.

Deux mille ans.

Deux mille ans me séparaient de ma propre langue, de mes rues, de mon canapé, de mes absurdités modernes, de ma malbouffe… mais aussi du bon vin de table.

Lucius posa sa coupe, puis, après un moment, posa sa main sur mon avant-bras — un geste dont je ne savais dire s’il était un secours ou une remontrance.

— Tu es ici.

Et, à cet instant, ces simples mots suffisaient.

Ici. Pas là-bas. Et pourtant, un peu des deux à la fois.

Au même endroit. Pas au même moment.

Ici avec Lucius, dont je dépendrais désormais.

Un sentiment étrange de peur et de réconfort me traversa. Mais cette fois, il prenait les traits d’une figure bien réelle, dont la chevelure corbeau s’était muée en un éclat flavum.

Quant à ce sentiment — cet apeuraisement — si je n’en avais pas fait l’expérience durant l’enfance, je crois bien que j’aurais pu m’écrouler, pour de bon.

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