Journal du Gutuater (Entrée XI – Rara occasio)
Je repris de la piquette, un peu à contrecœur. Cette boisson médiocre me donnait pourtant l’illusion d’une bravoure qui m’avait abandonné. Alors je descendis mon gobelet d’une traite, rassemblai mon courage — ou ce qu’il en restait — puis, après quelques hésitations, me risquai à mon tour à lui poser des questions.
— Et toi ?
Il leva les yeux.
— Moi ?
— Tu es de Rome même ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il posa sa coupe.
— Non.
Simple.
— Mais ma famille, oui.
Sans plus de précision. Évasif.
J’insistai dans ma chasse aux informations.
— Tu es… comment dire… noble ?
Il eut un léger souffle par le nez.
— Ma famille est ancienne.
Une manière élégante d’éviter l’arrogance directe.
— Et tu es ici pour quoi ? Commerce ?
— Observation.
— Observation de quoi ?
— De ce qui deviendra utile.
Je restai silencieux.
— Donc tu es important ?
Cette fois, il me regarda franchement.
— Tu ne sais pas lire les hommes, dit-il finalement.
En levant les yeux je répondis.
— Pas après deux mille ans.
Il inclina légèrement la tête. Intrigué.
Puis, cherchant mes mots en latin.
— Ego… volo intellegere.
Il attendit.
— Romanus verus… raro… occasio.
Après un silence, il corrigea sans sécheresse :
— Rara occasio.
Je hochai la tête.
— Pour moi… un vrai Romain… c’est unique.
Il me regarda plus longuement que nécessaire.
— Unique ?
Un haussement d'épaule et je repris.
— Dans mon temps… Rome est… historia.
Le mot lui était familier. Il ne cilla pas, mais je sentis quelque chose se refermer.
— Et moi ? Suis-je Histoire ?
— Toi… tu es présent.
Après avoir coupé un morceau de fromage, il poursuivit :
— Alors écris.
Je fronçai les sourcils.
— Écris dans cette langue étrange.
Il désigna le carnet.
— Note tes pensées. Écris. Encore.
— Tu veux apprendre ?
— Je veux comprendre ce que tu prétends être.
Ce n’était ni moqueur, ni accusateur.
Simplement romain. Analytique. Une inconnue à résoudre.
Je sortis le carnet et inscrivis quelques lignes en français, la plume pressée, un peu hésitante. À mon époque, l’habitude de l’écriture se perd — et, à quelques exceptions près, je confesse user davantage de smartphones et d’ordinateurs.
Lucius observa le mouvement du stylo et me coupa dans mon élan.
— Cela m’irrite, dit-il.
— Quoi ?
— Que tu écrives sans tremper l’encre.
Un léger sourire s'afficha, je crois, sur mon visage.
Il prit le carnet et étudia les lignes. J’avais écrit un court texte, avec le mot République à nouveau — voyant qu’il l’avait marqué. Une phrase bête, mais à laquelle je me raccrochais, peut-être par nostalgie. Une de celles que je n’aurais jamais citées avant de me retrouver ici.
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Ce mot, République — il insistait dessus — et tentait d’en saisir le sens. Pas si maladroitement, à vrai dire. Quelque chose comme :
Un peuple inconnu (France)… une forme de res publica… unie… liée au peuple…
Lorsqu’il leva enfin les yeux, il déclara, comme un constat :
— Tu transformes notre langue.
Il posa le carnet.
— Alors nous jouerons.
— Jouer ?
— Tu écris. Je devine. Et je veux que tu écrives régulièrement.
Un léger éclat passa dans ses yeux.
— Si tu mens, je le verrai.
Si tu dis vrai… je le verrai aussi.
Je refermai le carnet.
— Et si je me trompe ?
— Alors tu apprendras.
Il se leva, se tint droit, puis, après un bref silence, affirma que Rome n’était pas une curiosité. Comment, pourquoi — je l’ignorais — mais il voulait savoir ce qu’elle deviendrait.
Lourd sujet.
Je lui expliquai alors que ma culture générale, sans être mauvaise, n’était pas suffisante pour lui résumer l’Histoire. Et très franchement, je n’avais aucune envie, à cet instant, de lui confier la chute de la République, la naissance de l’Empire, le Vatican — futur centre névralgique — ou pire encore, peut-être, ce lieu de tourisme où des badauds jettent des pièces dans une fontaine.
Puis, presque distraitement, il ajouta :
— Et si tu viens réellement du futur… apprends à lire les hommes d’aujourd’hui.
Il sortit.
Me laissant seul avec mon pain, la piquette… et la certitude que mon geôlier venait d’inventer un jeu dont il fixerait toutes les règles.
Un jeu que j’étais bien décidé à gagner.
Car si je ne puis naviguer sans lui dans ce monde inconnu, je peux au moins éluder — avec une certaine élégance — les événements et la trame globale du destin qui attend Rome.
Et, même si je me trompe dans la citation, il me semble me souvenir vaguement que :
l’orgueil précède la chute.

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