Journal du Gutuater (Entrée XII – Jouons)

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Les jours passèrent.

Lucius m’initiait à son commerce et aux usages de la ville, détaillant avec une précision presque admirable les notables, les familles dominantes, les dettes invisibles, les clans alliés ou rivaux, et ces équilibres fragiles qui tenaient lieu de paix.

Le soir, j’écrivais.

Juste assez pour entraîner son esprit.

Il lisait néanmoins mes entrées plus longues, mais je crois que face à tant de charabia, le diable lui-même se serait découragé. Alors même Lucius — que je me surpris un jour à surnommer intérieurement Luciusfer — abandonnait parfois… avant de reprendre plus tard.

J’essayais, quand je le pouvais, de rapprocher certaines phrases du latin, dans une tentative assez transparente de flatter sa supériorité.

À la place de « comment tu t’appelles ? », j’écrivais :

« Quel est ton nom ? »

Cela sonnait plus noble. Plus antique. Moins suspect.

Parfois, je n’y arrivais pas.

Surtout lorsqu’il me demandait de résumer la journée.

« Aujourd’hui, visite chez le tailleur.
Puis commande de vin pour l’aubergiste.
Nous avons flâné en ville.
Discussions à la maison. »

Des choses simples.

Presque ridicules, à l’échelle de ce qu’il cherchait réellement.

Je craignais cependant de tomber à court de papier.

D’encre moins — sauf si cette situation devait durer quinze ans, ce que j’espérais encore éviter. J’avais un stylo de rechange. Plusieurs, à vrai dire.

Pour une raison que j’ignore — ou que je refuse d’expliquer — je transporte presque toujours avec moi des stocks entiers de stylos, de toutes sortes. Certains écrivent plus finement, d’autres plus gras. Certains changent de couleur. D’autres encore… sentent la fraise.

Un détail absurde, peut-être.
Mais un papier banal qui s’ouvre sur une odeur sucrée a quelque chose d’apaisant.

Je sentais toutefois que ce n’était pas qu’un jeu pour lui.

À l’évidence, cet exercice l’instruisait autant sur notre langue que sur les informations qu’elle pouvait contenir. Et, plus subtilement encore, c’était une manière de rassembler des indices. Un faisceau. Une accumulation patiente destinée à éprouver ma cohérence — et, peut-être, la véracité de mon origine.

Il conservait toujours les pages sur lesquelles j’écrivais.

Toujours.

Et me demandait régulièrement de décrire l’endroit d’où je venais.

Malgré ma bonne volonté, expliquer les monuments, les voitures, les téléphones ou les ordinateurs relevait de l’équilibrisme. Alors je choisis, moi aussi, une forme d’évitement.

Je décrivais les paysages, évoquant des choses vraies, mais édulcorées.

Des chariots propulsés par des explosions de feu.
Des bibliothèques reliées entre elles, accessibles depuis chez soi.

Internet est un concept difficile à expliquer à quelqu’un pour qui le monde se transmet par la mémoire.

J’évitais en revanche de parler de la conquête du ciel.

Et plus encore de la Lune.

Même si aucun interdit religieux formel ne semblait exister, frôler le domaine des dieux pouvait s’avérer… malvenu.

Inconvenant.

Et je n’étais pas certain d’avoir envie d’être le premier homme de l’Histoire à expliquer à un Romain que l’on marcherait un jour sur Luna.

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