Journal du Gutuater (Entrée XII – Jouons)
Les jours passèrent.
Lucius m’initiait à son commerce et aux usages de la ville.
Qui comptait.
Quelles familles dominaient.
Quels clans se toléraient.
Les dettes invisibles. Les alliances fragiles.
Et le soir, j’écrivais dans mon carnet.
Peu.
Quelques phrases seulement. En français.
Que j’essayais parfois de rapprocher du latin pour flatter sa supériorité.
À la place de « comment tu t’appelles ? », j’écrivais :
« Quel est ton nom ? »
Cela sonnait plus noble. Plus antique.
Moins suspect.
Parfois je n’y arrivais pas.
Quand il me demandait de résumer la journée que nous avions passée.
« Aujourd’hui, visite chez le tailleur.
Puis commande de vin pour l’aubergiste.
Nous avons flâné en ville.
Puis discuté à la maison. »
Des choses simples.
Je craignais cependant de tomber à court de papier.
D’encre moins — sauf si cette situation devait durer quinze ans.
J’avais un stylo de rechange.
On ne sait jamais.
Je sentais toutefois que ce n’était pas qu’un jeu pour lui.
C’était une manière de glaner des informations.
D’obtenir des preuves aussi. Tangibles.
Il conservait toujours la page sur laquelle j’écrivais.
Toujours.
Il me demandait également de décrire d’où je venais.
Je faisais de mon mieux.
J’évoquais un grand édifice religieux.
Des chariots propulsés par explosions de feu.
De bibliothèques reliées, accessibles depuis chez soi.
Internet est un concept difficile à décrire à quelqu’un qui pense que le monde se transmet par la mémoire des hommes.
J’évitais en revanche de parler de l’espace.
De la lune.
Même si aucun interdit religieux formel n’existait à ma connaissance, frôler le domaine des dieux aurait pu être jugé dangereux.
Inconvenant.
Et je n’étais pas certain d’avoir envie d’être le premier homme de l’Histoire à expliquer à un Romain que l’on marcherait un jour sur Luna.

Annotations