Journal du Gutuater (Entrée XIV – Toutomaros)
Toutomaros ne se leva pas lorsque nous entrâmes.
Il était assis sur un siège bas, massif, sculpté dans un bois sombre.
Derrière lui, le mur portait des armes suspendues. Non pas en désordre, mais disposées avec une précision tranquille.
Il n’était ni gigantesque ni théâtral. Large d’épaules. Le visage plein. Cheveux attachés en arrière, déjà striés de gris. Et une moustache épaisse, soigneusement taillée.
Un torque d’or, lourd, mais étrangement pas tape-à-l’œil.
Une tunique de laine teinte d’un rouge profond, bordée d’un galon discret.
À sa ceinture, un couteau court, plus outil que menace.
Il nous observa.
D’abord Lucius. Puis moi.
Longuement.
Lucius parla en gaulois.
Je reconnus son ton : clair, maîtrisé.
Il ne suppliait pas. Il expliquait.
Toutomaros répondit brièvement.
Sa voix était grave.
Puis, à ma grande surprise, il se tourna vers moi et parla en latin.
Un latin épais. Rugueux.
— Tu es homo Lucii ?
Je compris.
Et répondis :
— Comes.
Compagnon.
Un silence passa entre nous.
Il hocha légèrement la tête.
Il ne me demanda pas d’où je venais.
Ni qui j’étais.
Ni quels dieux je servais.
Il demanda simplement à Lucius :
— Manet hic ?
Reste-t-il ici ?
Lucius répondit sans hésitation.
— Manet.
Toutomaros me regarda encore une fois.
Pas comme on regarde un étranger.
Comme on évalue un outil dont on n’a pas encore décidé l’usage.
Il se leva enfin.
Il n’était pas plus grand que Lucius.
Mais la pièce sembla se resserrer autour de lui.
Il posa une main large sur la table entre nous.
— Si manet… sub oculis meis.
S’il reste… sous mes yeux.
Lucius inclina légèrement la tête.
Ma présence était désormais tolérée par Toutomaros.
Ce qui, en ces terres, revenait à exister.

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