Journal du Gutuater (Entrée XVI – Double sauvegarde)
En discutant avec Lucius, je découvris qu’il envoyait régulièrement des documents à Rome. Bien que j’en ignore le contenu et la nature, j’ai vaguement compris qu’ils sont conservés dans sa domus là-bas. Parfois même recopiés. Par son intendant, je crois. Il est resté évasif, comme souvent.
Je me risquai à lui demander ce qui pourrait s’apparenter à une faveur : acheminer à Rome un double de mon journal. Comme une sorte de disque dur externe version Antiquité.
Ici, à Avaricum, il est prévu de les sceller dans des amphores, protégées dans un mur plutôt que dans la terre.
Il m’a expliqué que les murs tiennent plus longtemps que les champs, et que le feu, parfois, conserve mieux qu’il ne détruit.
Lorsque j’évoquai cette possibilité de double sauvegarde, il resta silencieux un moment.
Puis, simplement :
— Pourquoi ?
Je devais trouver une raison acceptable. Quelque chose de logique.
Je lui ai seulement dit :
— Si Rome revient un jour sur ces terres avec pleine connaissance… ces pages pourraient servir.
Il m’observa longuement. Pas convaincu. Pas opposé non plus.
Je décidai d’ajouter une phrase. Ou simplement un mot, en espérant qu’il puisse passer ici, dans le sens d’une idée… durable.
Alors je le regardai droit dans les yeux et, d’une voix ferme :
— Rome deviendra Histoire.
Lucius soutint mon regard. Longtemps.
Puis il s’approcha, m’observa encore — comme pour peser autre chose que mes mots — et se contenta d’un seul :
— Bene.
Je pensai l’affaire conclue.
Erreur.
Avec lui, rien ne se conclut sans condition.
— Mais je lirai tout.
Je n’ai pas discuté.
Après tout, si ses mains portent ces pages jusqu’à Rome, il est normal que ses yeux les aient vues avant.
Je me risquai pourtant :
— Même si tu ne comprends pas tout ?
Il balaya l’objection sans effort :
— Je comprendrai assez.
Et c’est peut-être ce qui m’inquiète le plus.
Mon latin me revient par fragments, tandis que lui passe du latin au gaulois, du gaulois au grec… et désormais, il s’essaye au français.
Et j’ai comme la désagréable impression qu’il comblera deux mille ans de dérive linguistique plus vite que moi je ne rattrape mon retard.
Il reconnaît déjà des noms. Des lieux. Parfois même des intentions.
Je doute qu’il saisisse tout.
Mais il comprend… assez.
Alors je fais attention.
J’ai même envisagé, très sérieusement , d’écrire comme à quinze ans. Abréviations. Codes. Presque du Morse version 3310.
Je ne suis pas certain que cela suffise.
Peut-être cherche-t-il à savoir ce que j’écris sur lui. Sur Rome.
Ou, peut-être juste … à me comprendre.
Pas seulement d’où je viens.
Moi.
Lucius est énigmatique.
Ses logiques m’échappent encore.
Mais c’est un homme de parole.
Et maintenant que le pacte est posé, il le respectera.
J’en suis convaincu.
Deux copies, donc.
L’une pour ici.
L’autre pour Rome.
Au pire, je me rassure en me disant que tout cela ne menace personne.
Les états d’âme d’un homme du XXIe siècle…
et ses observations parfois grossières…
Je doute que cela fasse trembler qui que ce soit.
À Rome, si quelqu’un lit ces pages, on pensera sans doute à un Gaulois qui imite maladroitement le latin.
Et l’on passera à autre chose.
C’est ce que je me dis.
Ce soir, je l’espère, ces pages rejoindront les autres.
Celles déjà promises au voyage.
Et pourtant…
Je me demande encore lequel de nous deux surveille l’autre.
Ou lequel de nous deux comprend l’autre le mieux.

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