Journal du Gutuater (Entrée XVI – Double sauvegarde)
En discutant avec Lucius, je découvris qu’il envoyait régulièrement des documents à Rome. Bien que j’en ignore le contenu et la nature, j’ai vaguement compris qu’ils sont conservés dans sa domus là-bas. Parfois même recopiés. Par son intendant, je crois. Il est resté évasif, comme souvent.
Je me risquai à lui demander ce qui pourrait s’apparenter à une faveur : acheminer à Rome un double de mon journal. Une copie. Une sorte de disque dur externe version antique.
Ici, à Avaricum, il est prévu de les sceller dans des amphores.
Protégées dans un mur plutôt que dans la terre.
Il m’a expliqué que les murs tiennent plus longtemps que les champs, et que le feu, parfois, conserve mieux qu’il ne détruit.
Lorsque j’évoquai cette possibilité de sauvegarde double, il resta silencieux un moment. Pensif.
Enfin, après ce silence, une simple question :
— Cur ?
Pourquoi ?
Je devais trouver une raison logique. Acceptable. Argumenter en me gardant de toute prophétie.
Je lui ai seulement dit :
— Si Rome revient un jour sur ces terres avec pleine connaissance… ces pages pourraient servir.
Il a penché légèrement la tête.
— Servire cui ?
Servir à qui ?
— À Rome.
Il m’observa longuement.
Je n’ajoutai qu’une phrase. La même que j’avais déjà prononcée ou écrite. Assez vague pour évoquer l’idée d’Histoire dans le sens « éternel », tout en occultant la possibilité que Rome elle-même finirait par s’effondrer. Ou plutôt par se transformer.
— Rome deviendra Histoire.
Il n’a ni ri, ni approuvé, ni rejeté. Se contentant de réfléchir.
Puis il dit :
— Bene.
Je pensais l’affaire conclue.
Elle ne l’était pas.
Il ajouta, d’un ton égal :
— Sed omnia legam.
Bien.
Mais je lirai tout.
Une condition. Non négociable.
Je compris immédiatement.
Si ses mains portent ces pages jusqu’à Rome, ses yeux doivent les avoir vues.
Un Romain ne transporte pas des mots inconnus.
J’ai demandé :
— Même si tu ne comprends pas tout ?
Il haussa les épaules.
— Intellegam satis.
Je comprendrai assez.
Il sait reconnaître les noms. Les lieux. Les intentions.
Il veut peser ce que je dis de lui, de Rome, ou peut-être de moi.
Ce n’est ni une faveur ni une intrusion.
C’est un pacte.
Deux copies.
L’une pour les murs.
L’autre pour les archives.
Et entre les deux, son regard.
Je n’ai pas protesté.
Après tout, ce texte ne menace personne.
À Rome, s’il est lu, on pensera peut-être qu’un Gaulois maladroit tente d’imiter le latin.
On sourira, puis on passera à autre chose.
Au pire, il s’agira d’une curiosité.
Je lui ai tendu les premières pages. Il les a prises avec un sérieux inattendu.
Je ne sais pas encore lequel de nous deux surveille l’autre.
Ou lequel de nous deux comprend l’autre le mieux.

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