Journal du Gutuater (Entrée XVII – Le banquet du Loup)
Un loup fut amené au crépuscule. Un grand mâle gris, capturé vivant dans les bois au nord. On l’annonça comme on annonce une victoire.
Les chasseurs le portaient suspendu entre deux hampes. Il respirait encore. Les yeux ouverts. Jaunes. Indifférents.
Un grand banquet s’organisa dans la foulée.
Il s’agissait à la fois d’honorer la prise et de négocier le vin, ainsi que les autres biens arrivés la semaine précédente.
Lucius m’avertit d’un regard qui signifiait : prépare-toi.
Dans cet esprit calculé de compromis gallo-romain, il sélectionna lui-même mes vêtements.
L’inspection d’usage suivit : ceinture ajustée, plis tirés aux épaules, observation de haut en bas… bref, sous toutes les coutures.
Puis vint le maintien : pression dans mon dos, vérification de l’axe de ma colonne vertébrale.
Nous partîmes dans la foulée.
La grande salle de bois était déjà pleine, éclairée par des torches. Une odeur de viande et de boisson se diffusait dans la pièce.
Au centre brûlait un large foyer, une broche tournant lentement au-dessus des braises.
Dans un coin reposaient de grands tonneaux cerclés de fer contenant la cervoise et l’hydromel. À côté, des amphores de vin romain attendaient d’être ouvertes — j’espérais qu’il aurait meilleur goût.
Plusieurs chaudrons contenaient les préparations.
L’élite biturige semblait rassemblée. Hommes et femmes importants.
Métal brillant aux cous, bracelets aux poignets.
Toutomaros se tenait à la droite du roi : Segomaros Biturix.
Je ne l’avais encore vu que de loin.
Curieusement, il n’était pas très imposant. Pas davantage que les autres.
Mais l’espace autour de lui était plus large.
Lucius fut conduit dans le cercle intérieur. Pas vraiment au centre, mais assez proche pour qu’on comprenne qu’il était un invité de marque — et surtout un négociant utile.
Moi, je restai derrière lui, debout.
Assez proche pour entendre.
Assez en retrait pour ne pas exister.
Quand Lucius tendait la main, je versais.
Quand il inclinait légèrement la tête, j’approchais une amphore.
On me regardait parfois.
Pas avec hostilité.
Avec curiosité.
Un noble, à la barbe tressée, dit quelque chose en gaulois.
Je compris seulement :
« sans clan »
« étrange »
Je ne sais pas si c’était exact. Je commençais à peine à reconnaître quelques mots.
Lucius répondit en latin simple, puis ajouta quelques mots gaulois, maladroits mais suffisants.
Des rires fusèrent. Impossible de savoir s’ils m’étaient destinés.
Le loup fut traîné au centre.
On vanta sa taille, comparant sa férocité à celle des ennemis. Entre deux commentaires, le vin romain coulait dans des coupes de métal.
Lucius, lui, observait.
Il buvait juste ce qu’il fallait pour être poli, sans jamais s’abandonner.
Le roi leva enfin les yeux vers moi.
Un regard bref. Évaluateur.
Je baissai les miens aussitôt.
Ce soir-là, je compris que le vin et le loup servaient la même chose : la force.
L’un pour montrer qu’on domine la forêt.
L’autre pour montrer qu’on accepte Rome.
Lucius négocia sans hausser la voix. Des lots, des délais, des accords.
Chaque phrase pesait.
Et moi, entouré de tant d’hommes puissants, je me sentis plus invisible que jamais.

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