Journal du Gutuater (Entrée XIX – Sous protection)

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Le roi Segomaros regarda Lucius. Visiblement intrigué lui aussi, et peut-être pas entièrement convaincu par mes réponses.
Avec le recul, il était plus observateur que je ne l’aurais cru, et doté d’une ouïe plus fine qu’il n’y paraissait.

Le roi s’enquit alors auprès de Lucius :

— Luci.
Une pause.
— D’où vient celui-ci ?

Cette fois, les convives semblèrent plus attentifs, sans que le banquet n’interrompe son rythme ni ne s’arrête.

Lucius ne répondit pas tout de suite. Il avala calmement une gorgée, puis leva les yeux vers le roi sans baisser la tête.

— Il errait.
— Sa mémoire est brisée.

Il dit cela comme un constat, le ton posé, presque indifférent, et avec une telle assurance que nul n’aurait pu mettre en doute sa crédibilité.

— Je l’ai pris.

Pas recueilli ou sauvé… non, « pris ». Approprié, en somme, comme un objet trouvé que personne ne réclame.

Segomaros me toisa enfin, d’un coup d’œil bref, avant de poursuivre sa discussion avec Lucius :

— Il ne se souvient pas ?

Lucius haussa légèrement une épaule.

— Pas assez.

Après un silence, une noble à la gauche du roi souffla quelque chose en gaulois.
Je reconnus le mot pour « guerre », mais dans le contexte, je doute encore aujourd’hui de la signification exacte, sans savoir si j’étais une victime… ou une menace.

En tout cas, Lucius, comme pour couper court aux suspicions ou à la curiosité, affirma cette fois avec un ton plus décidé :

— Il est utile… mais surtout loyal.

Ce dernier mot pesa plus que tous les autres.

Le roi resta immobile quelques instants.
Puis il dit simplement :

— S’il est sous ta protection, il est sous ma paix.

Toujours est-il que la tension se dissipa presque aussitôt et que les conversations reprirent de plus belle, entrecoupées de sifflements de boissons et de rires.

Quant à Lucius… il venait d’omettre avec une habileté déconcertante certains détails, tout en m’intégrant dans son réseau, me donnant par la même une identité fictive et pourtant concrète aux yeux de la ville et de l’élite.

Je devenais alors le pauvre malheureux, victime d’un accident de la vie, à la mémoire défaillante, recueilli, protégé, mais utile et surtout loyal. Ici, cela suffisait.

Et pour les Bituriges, une présence qu’on consentait à tolérer. Un premier pas. Vers une acceptation, je l’espérais, plus large.

Pour le moment, cela suffirait.

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