(Entrée XX – Barde tous risques)

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La tension née des paroles du roi s’était dissoute dans le brouhaha.

Les voix montaient.
Les torques tintaient.
Les torches jetaient des ombres mouvantes sur les poutres noircies.

C’est alors qu’elle parla.

Elle n’éleva pas la voix. Elle n’en avait pas besoin.

Assise à la gauche d’un aristocrate dont les bracelets d’airain couvraient presque tout l’avant-bras, elle inclina légèrement la tête vers Lucius.

Cheveux relevés.
Fibule ouvragée.
Regard direct.

Elantia s’adressa à lui en latin, plus souple que celui des hommes de guerre.

— Ton protégé sait-il autre chose que se tenir droit et verser le vin ?

Quelques regards se tournèrent.

Lucius ne répondit pas immédiatement.
Il observa la salle.
Puis moi.

— Ludit.

Il joue.

Un léger murmure d’intérêt.

Il ajouta, avec une nuance que je connaissais bien :

— Sed male cantat.

Mais il chante mal.

Des rires.
Pas méchants.
Attentifs.

Elantia arqua un sourcil.

— Alors qu’il joue. Nous jugerons le reste.

On m’apporta une cithare.

Elle était plus légère que je ne l’imaginais.
Bois brut.
Cordes tendues simplement.
Rien d’orné.

Je m’assis.

Je pinçai une corde.
Puis une autre.

Je cherchai une tonalité stable.
Une tension familière.
Un intervalle reconnaissable.

Ce ne fut pas si difficile.

Les doigts se souviennent mieux que la voix.

Je trouvai un motif simple.
Quatre notes.
Retour.
Reprise.

Les conversations diminuèrent légèrement.

On écoutait.

Je pris une inspiration.

Et je chantai.

Faux.
Très faux.
Mais décidé.

Le bon roi Dagobert
a mis ses grandes braies à l’envers…

Personne ne comprenait un mot.

Je poursuivis.

Le grand Saint Éloi
lui dit : ô mon roi…

Un guerrier éclata de rire.

Pas à cause du sens.
À cause de l’écart entre la gravité de la salle et ma voix approximative.

Je continuai pourtant.

Chanter Le bon roi Dagobert — version braies gauloises — devant le roi Segomaros est un privilège temporel d’une délicieuse insolence.

Les mots roulaient comme des cailloux étranges.
La mélodie revenait en boucle.
Presque enfantine.
Presque moqueuse.

Je vis Elantia sourire.

Pas de moquerie.
De la curiosité.

Lucius, lui, ne riait pas.

Il observait les réactions.

Je terminai sur une note que je manquai largement.

Un bref silence.

Puis des rires francs.

Des coupes se levèrent.
Quelqu’un frappa la table du plat de la main pour marquer le rythme que j’avais massacré.

Elantia déclara quelque chose en gaulois que je ne compris pas.

Lucius traduisit sobrement :

— Elle dit que tu chantes comme un homme qui ne craint pas le ridicule.

Je reposai la cithare.

— C’est déjà ça.

Il me regarda une seconde de plus.

Pas d’approbation.
Pas de critique.

Juste cette évaluation constante.

Mais l’atmosphère avait changé.

Je crois que je venais de montrer que je n’étais pas seulement le pauvre type échappé de nulle part, mais aussi celui qui avait osé jouer une musique inconnue devant un roi.

En chantant faux.

Et dans cette salle où l’honneur est une monnaie, oser compte presque autant que réussir.

Lucius posa brièvement sa main sur mon épaule en regagnant sa place.

— Bene.

C’était peu.

Mais suffisant.

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