Journal du Gutuater (Entrée XXI – Après la fête)

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Lucius se leva lorsque la fête s’accentuait.

Personne ne protesta.

Les négociations étaient closes.
Les coupes levées.
Les paroles importantes dites.

La fête pouvait désormais appartenir aux Gaulois.

Lucius salua le roi d’un geste net.
Sans inclinaison excessive.

Le roi répondit d’un signe bref.

C’était entendu.

Un Romain participe.
Il ne s’abandonne pas.

Nous quittâmes la salle alors que les voix montaient derrière nous.

Un éclat de rire nous suivit jusqu’à la porte.
Quelqu’un tapa sur une table.
La cithare reprit ailleurs.

Je n’eus pas le temps de me retourner.

Dehors, la nuit était fraîche.
Les rues d’Avaricum plus calmes.
Les torches rares.

Lucius marchait sans hâte.

Je compris que nous partions au moment exact qu’il avait choisi.

Ni trop tôt. Ni trop tard.

Un homme quitte avant que la mesure ne se rompe.

La domus nous accueillit avec son silence familier.
Calme. Étrangement reposant.

Lucius posa son manteau.
M’invita d’un geste à m’asseoir.

Nous parlâmes de la qualité du loup, du prix du vin, de mes talents d’amuseur.
De tout et de rien.

Je le sentais plus détendu.

Comme si j’avais réussi une épreuve.

Puis, sans transition apparente, il demanda :

— De quoi parlait la chanson ?

Je savais que la question viendrait.
Je pris le temps d’avaler une gorgée.

Dire la vérité et évoquer la moquerie m’apparaissait délicat.
Justifier une caricature de roi distrait — et à travers elle la critique du pouvoir — potentiellement risqué.

Et parfaitement inutile.

Je mentis alors avec un aplomb teinté d’audace qui m’était jusque-là inconnu.

— D’un roi, dis-je enfin.

Il attendit.

— Un grand roi.

Il vivra plusieurs siècles après toi.

Rex Francorum.

Je prononçai le mot lentement.

Francorum.

Il répéta presque imperceptiblement :

— Francorum…

Son regard se fixa un instant dans le vide.

Encore un de ces fragments du futur.

Il ne pouvait ni vérifier ni contester.

Cela l’irritait, je crois.

Mais il ne le montra pas.

— Et il était acclamé ?

— Beaucoup.

Il hocha légèrement la tête.

— Alors chante-le mieux la prochaine fois.

Il se leva.

Je pensai la conversation close.

Il s’approcha derrière moi.

Je sentis ses mains se poser sur mes épaules.

Pas brusquement.
Pas lourdement.

La pression était ferme.
Mesurée.

Il corrigea légèrement ma posture.

Comme il l’avait fait tant de fois avant une rencontre.

Mais cette fois le geste dura une seconde de plus.

Ses doigts glissèrent le long des épaules, descendirent à peine.

Comme s’il cherchait à délier une tension.
Ou à la créer.

Je ne savais pas.

Était-ce une marque de domination ?
Un remerciement muet ?
Une façon romaine de dire : tu as bien joué ?

Je restai immobile.

Je ne comprenais pas encore tous ses codes.

Peut-être ne les comprendrais-je jamais tout à fait.

Ses mains quittèrent mes épaules.

Il passa devant moi, ramassa sa coupe, puis se dirigea vers la porte latérale qui menait à sa chambre.

Il n’y avait ni douceur ni dureté dans sa voix.

Seulement l’habitude.

Je restai seul dans la pièce principale.

Le foyer achevait de se consumer.

Ma couche roulée m’attendait près du mur.

Je venais de chanter faux devant un roi.
De mentir à un Romain.
Et d’accepter un geste dont je ne savais pas exactement la nature.

Peut-être que l’apprentissage ne consiste pas seulement à comprendre une langue.

Peut-être consiste-t-il à accepter de ne pas tout comprendre.

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