Journal du Gutuater (Entrée XXIII – Première fête)
Depuis quelques jours, l’air d’Avaricum a changé.
Les étals se vident plus tôt.
Les conversations s’interrompent quand j’approche.
On parle d’une nuit.
On parle de feux.
Je ne comprends pas les phrases.
Seulement l’intention.
Cela me rappelle quelque chose.
Un soir, quelques mois après mon arrivée, la ville avait eu cette même agitation.
Des départs précipités.
Des rires étouffés.
Des torches visibles depuis la palissade.
Lucius m’avait dit :
— Tu restes.
Il s’était absenté.
Je n’avais ni protesté ni demandé pourquoi.
Je savais déjà que certaines réponses ne m’étaient pas destinées.
Le lendemain, tout avait repris.
Comme si rien n’avait eu lieu.
Je n’y avais plus pensé.
Jusqu’à aujourd’hui.
Je demandai à Lucius ce qui se préparait.
Il me regarda longuement.
— Une grande fête.
Je haussai les épaules.
— J’en ai déjà vu une.
Il eut un léger sourire.
— Non.
Silence.
Puis, après un moment :
— Celle d’août. Celle où je t’ai laissé.
Je compris.
Il avait participé.
Sans moi.
— Tu n’étais pas prêt.
Ce n’était pas un reproche.
Ni une justification.
Un constat.
Il me dévisagea comme s’il mesurait quelque chose d’invisible.
— Je ne sais pas si tu l’es davantage pour celle-ci.
Il s’approcha.
Redressa ma tunique.
Ajusta mes épaules.
Puis il me saisit le menton, fermement.
Il releva légèrement mon visage pour s’assurer que je le regardais.
— Tu restes avec moi.
En tout temps.
Tu ne parles pas.
Tu observes.
Il marqua un silence.
Son pouce appuya un instant, presque imperceptiblement.
— Et tu ne t’égares pas.
Je hochai la tête.
Il me relâcha.
Cette fois, je n’étais pas laissé derrière.
Cette fois, j’irai.

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