Journal du Gutuater (Entrée XXIX – Au ralenti)
Les arrivées de marchandises se sont espacées.
Un convoi est arrivé il y a dix jours. Deux amphores seulement. L’une fêlée par le froid. On a perdu presque un quart du vin. Lucius n’a pas commenté. Mais il a noté.
Depuis, plus rien.
Les routes sont mauvaises. La boue gèle la nuit et piège les roues le matin. On vit sur les réserves.
On passe davantage de temps à l’intérieur.
Le foyer crépite. L’odeur de fumée s’infiltre partout. Mes vêtements sentent le bois brûlé en permanence.
Ce soir, il réparait une boucle de ceinture. Travail précis. Silencieux. Je ne le savais pas si bon artisan.
Je lui ai demandé :
— Tu n’as pas peur que Rome t’oublie ?
Il n’a pas levé les yeux.
— Rome n’oublie pas.
— Elle attend.
Je n’ai pas su quoi répondre.
Il a reposé la boucle.
— L’hiver est utile, a-t-il ajouté.
On voit qui tient.
Je crois qu’il ne parlait pas que des routes.
Un peu plus tard, il a ouvert une des amphores intactes.
Pas pour festoyer.
Juste deux coupes.
— Les réserves doivent durer, a-t-il dit.
Nous avons bu lentement.
Le vin était plus âpre que d’habitude. Peut-être le froid.
Je lui ai demandé pourquoi il était vraiment ici.
Cette fois, il m’a regardé.
— Parce qu’à Rome, tout le monde regarde.
Puis il s’est levé pour ajouter du bois au feu.
Je note cette phrase.
Je ne suis pas sûr d’en comprendre toutes les implications.

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