Journal du Gutuater (Entrée XXXIII – Délégation)
L’hiver n’est pas très passionnant. Et je vous épargne mes discussions avec Lucius. Égal à lui-même. Un marbre romain.
Aujourd’hui, j’écris parce qu’une délégation est arrivée.
Présents diplomatiques. Un druide. Un noble visiblement ambassadeur. Une escorte.
On m’informa qu’il s’agissait des Arvernes.
Lucius ne cilla pas.
Mais une fois dans la domus, il me dit simplement :
— Les Arvernes ne viennent jamais sans rien en tête.
Vous mourez d’envie de connaître les détails des discussions entre Arvernes et Bituriges ?
Moi aussi.
Mais malheureusement, pour le moment, votre humble chroniqueur déphasé n’est pas autorisé à participer.
En revanche, tradition oblige, je serai de la partie pour le banquet.
Une sorte de bouffon officiel.
Néanmoins, ne désespérez pas. Les druides ont parfois la langue bien pendue, à qui sait écouter.
Je vous en parlerai après.
Pour l’instant, laissez-moi vous conter le banquet.
Et mon trouillomètre au niveau maximal.
J’en ris maintenant, mais sur le moment, je craignais réellement de déclencher un incident diplomatique.
Le banquet se déroula comme d’habitude.
Toutefois, je sentais que les Arvernes observaient attentivement.
Notamment Lucius.
Puis moi.
Le roi des Bituriges, au moment où les esprits commençaient à se détendre, jugea opportun de faire profiter ses invités de sa plus belle trouvaille musicale :
Moi.
Je me lançai alors dans des chants populaires français. Des comptines apprises enfant. Des choses plus actuelles aussi.
De Trois jeunes tambours à Malbrough s’en va en guerre, en passant par Voilà et La Quête.
Souvent improvisées. Parfois seulement le refrain.
Les Arvernes riaient. Ils se moquaient ouvertement. Mais cette audace était aussi saluée. Appréciée.
Le roi exultait. Il pouvait se vanter d’avoir le pire — mais aussi le plus divertissant — barde de la région.
Puis l’ambassadeur me demanda un chant vraiment de chez moi.
Je séchai.
Le silence s’étira.
Déjà le roi s’impatientait.
J’eus un éclair.
Une chanson calme.
Douce France.
Les rires se turent.
Je chantai presque juste.
Plus que la justesse, c’est, je crois, l’émotion qui les traversa.
Dans un télé-crochet, j’aurais sans doute récolté quatre grands « non ».
Mais ici, à cet instant, je faisais l’unanimité.
On m’applaudit.
Puis Lucius prit congé quand le brouhaha reprit.
À peine arrivés dans la domus, il posa ses mains sur mes épaules et me fit asseoir près du feu.
Voilà. Mais moi, qui suis-je au juste ?
Avaricum n’est pas si mal… pourtant j’aimerais que le temps avance de deux mille ans.

Annotations