Journal du Gutuater (Entrée XXXVIII – Introspection)
Oui, je sais.
Vous voulez des informations. Des intrigues. Des révélations.
Pas mes états d’âme.
J’en suis désolé.
Puis, en fait, non.
Je fais ce que je veux.
Depuis quelque temps, ce ne sont plus les événements qui me hantent.
Ce sont des sensations.
Des impressions diffuses.
Je crois que je suis en crise.
Avec Lucius, je retrouve une familiarité linguistique, même lointaine.
Une façon de structurer la pensée. Des constructions de phrases. Un système. Un ordre.
Une manière d’organiser le monde. De réfléchir. Comme une base philosophique.
Avec les Bituriges, je retrouve l’insolence.
Un bout de gastronomie, les longues heures passées à table. Les excès, la joie brute, les fêtes, les jeux.
Même leurs vêtements me semblent plus familiers que les drapés romains.
Une sorte de chaos organisé.
Un chaos qui m’est étrangement familier.
Je réalise qu’après deux mille ans — et bien que d’autres apports aient façonné notre pays, je le sais — je me tiens exactement au carrefour de cet héritage gallo-romain.
Du moins, c’est ainsi que je le ressens.
Ou peut-être fais-je, malgré moi, cette tentative inconsciente, instinctive, de rapprochement.
Celle qui survient quand tout autour de vous n’est qu’inconnu.
À un détail près, tout de même.
Je suis né ici. Je suis chez moi. Dans ma ville.
Et pourtant je me sens encore étranger.
Moins qu’avant.
Mais ce sentiment persiste.
Familier des deux mondes.
Ou plutôt des trois.
Je me sens parfois très romain.
D’autres fois, profondément gaulois.
Et, de manière inexplicable, intensément français.
Comme si la collision de ces trois univers — pourtant liés — produisait une explosion silencieuse en moi.
Je suis en décalage temporel.
Désaxé culturellement.
Et je sens que je dérive.
J’y réfléchirai à nouveau.
Sûrement.
Mais aujourd’hui, c’est tout ce que j’ai à dire.

Annotations