Journal du Gutuater (Entrée XLIII – Comme un ouragan)
Rome.
Je crois que je m’attendais à un lever de rideau, à des colonnes immaculées et à une musique d’ambiance, quelque chose d’impérial comme dans les illustrations de mes vieux manuels scolaires.
Je mettrais peut-être trois étoiles sur Googlelus.
Pas cinq.
Parce que Rome n’est pas un monument.
C’est un ouragan.
Dès que nous sortîmes de la domus, la ville nous avala. La rue était pleine d’un tumulte continu : marchands qui criaient leurs prix, mulets chargés d’amphores, esclaves pressés, porteurs de litière qui se frayaient un passage à coups d’épaule. Des toges blanches passaient à toute vitesse au milieu d’enfants pieds nus et de soldats qui plaisantaient sans quitter leurs armes.
L’odeur me frappa presque aussitôt.
Une sorte de mélange chaud de sueur, d’huile, de cuir, de fumée, d’égouts, de poisson et de pain tout juste sorti du four.
Philétus avançait sans hésiter dans ce chaos.
Moi, je manquai de me faire renverser par une litière.
— Derrière moi, répéta-t-il sans même se retourner.
Nous débouchâmes finalement sur le Forum.
Moins grand que dans mes souvenirs scolaires.
Mais infiniment plus vivant.
On ne contemple pas le Forum.
On le traverse.
Partout des groupes discutaient, marchandaient, plaidaient. Des scribes écrivaient à toute vitesse sur leurs tablettes de cire pendant que des plaideurs gesticulaient devant eux. Des clients attendaient leur patron, formant de petits cortèges autour d’hommes en toge impeccable. À quelques pas de là, un orateur s’était installé sur une tribune de pierre et haranguait la foule, la voix couverte par le brouhaha général.
Personne ne semblait vraiment écouter. Et pourtant tout le monde semblait concerné.
Au-dessus de ce tumulte s’élevaient les temples.
Massifs.
Pas encore adoucis par les siècles.
Le Capitole dominait l’ensemble comme une certitude de pierre.
Je levai les yeux.
Et je compris.
Ce n’est pas la beauté qui impressionne ici.
C’est la certitude.
Rome ne doute pas.
Rome décide.
En traversant la place, je remarquai aussi les murs.
Des noms étaient peints en grandes lettres rouges. Certains soigneusement tracés, d’autres à moitié effacés ou recouverts par un nouveau nom.
— Des affiches électorales, murmurai-je.
Philétus haussa les épaules.
— Des ambitieux.
Un nom avait été grossièrement rayé. Un autre venait d’être peint par-dessus. La politique semblait s’écrire directement sur les murs de la ville.
Nous descendîmes ensuite vers la Subure.
Erreur touristique.
Les rues se resserraient brusquement. Les étages semblaient presque se toucher au-dessus de nos têtes. Des tavernes ouvertes sur la rue laissaient échapper des rires, des disputes, et des odeurs bien plus franches que celles du Forum.
La vie sans filtre.
Philétus accéléra le pas.
— Pas ici.
Il me ramena rapidement vers des voies plus larges.
— Vous regardez trop, dit-il.
— C’est Rome.
— Justement.
Nous atteignîmes enfin le Tibre.
Le fleuve était large, lent, brun. Pas romantique.
Des barges accostaient en grinçant contre les quais. Des hommes déchargeaient des amphores pendant que d’autres criaient des ordres au milieu des cordages et des sacs de grain.
Je compris alors quelque chose.
Rome n’est pas spectaculaire. Elle est fonctionnelle. Et surtout inarrêtable.
Je sentis un frisson.
À Avaricum, on parle d’honneur, de serments, de clans.
Ici, on parle d’intérêt.
Je pensais être touriste, mais je découvrais un système.
Lucius ne souriait jamais en parlant de sa ville. Je commençais à comprendre pourquoi.
Ça ne vaut pas cinq étoiles.
Mais je comprends pourquoi tous les chemins mènent à Rome.

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