Journal du Gutuater (Entrée XLVIII – Rumeurs et protéines)
J’avais pour consigne de prendre du poids.
Lucius s’était improvisé nutritionniste.
Il établit un régime spécial : viande, bouillons gras, fromage, céréales épaisses.
Surveillant méthodiquement le contenu de mon assiette. Il comptait les bouchées. Insistait pour que je finisse.
Décidément, j’ai bien du mal à le suivre.
Après une semaine, voyant que mes joues reprenaient un semblant de volume et que je ne m’endormais plus au milieu d’une phrase, il relâcha la pression.
Mais autre chose me perturbait.
Les rumeurs.
On me posait des questions. Sur Rome, le voyage, les rencontres, l’ambiance là-bas. Les questions, selon qui les posait, allaient de la simple curiosité — une envie de découvrir ailleurs — aux interrogations, disons… plus orientées.
Je répondais sobrement :
— Lucius a vu sa famille.
Je l’ai accompagné comme serviteur. Oui, j’ai visité la ville. C’est bruyant, codifié et parfois mal famé.
Mais la rumeur, elle, ne s’arrêta pas là.
Certains parlaient déjà de légions en route. Ou d’alliances secrètes avec la grande puissance. D’autres y voyaient surtout des opportunités commerciales.
Finalement, peu importe le décalage temporel, les rumeurs et les clameurs se ressemblent. Des opportunistes aux complotistes, des naïfs à la cool aux élites intéressées.
Ce qui m’interrogeait en revanche, c’est que c’est à moi que certains habitants s’adressaient. Pas à Lucius. Même s’il devait bien avoir conscience des ragots ridicules.
Comme si les habitants reconnaissaient eux aussi en moi quelque chose de familier.
Peut-être mon visage ? Mon pantalon quand j’arrivai. Mon goût partagé de la fête, ainsi que mon inclination pour leur cervoise et l’hydromel — que j’affectionne d’ailleurs plus que le vin.
Je suppose qu’un Romain resterait toujours un Romain, même accepté.
Mais moi alors, qu’étais-je ?
Un Gaulois ?
Un demi-Romain ?
Un pont ?
Ou simplement une source d’information qu’ils estimaient plus accessible ?
Toujours est-il, que las de ces cancans, je décidai de me tourner vers celui qui les maniait le mieux.
Je partis donc à la rencontre de mon gossipeur et glandeur préféré : le druide.
Hydromel sous le bras.
Depuis notre précédente conversation, je lui parlais de temps à autre.
Quelque chose me disait que sa langue était moins fermée qu’il n’y paraissait.
Ou plutôt qu’elle savait où porter les mots.
Je marchai nonchalamment jusqu’à la lisière habituelle.
Je m’allongeai dans l’herbe.
Il ne tarda pas.
Nous parlâmes de tout et de rien.
Je lui dis que mes visions ne me hantaient plus.
Il sembla satisfait.
Alors je me lançai.
Je lui racontai Rome.
Les rues, la foule, ma maladresse, la main qui me rattrape.
Il rit. Beaucoup.
— Tu es imprudent.
Encore.
Décidément, je me demande parfois si Lucius ne se déguiserait pas en druide à ses heures perdues.
Nous ne parlâmes pas d’armée.
Seulement d’un homme un peu perdu dans une ville immense.
Quelques jours plus tard, la rumeur s’estompa.
Plus d’armée en marche, de complots romains, de légions imminentes.
Curieuse coïncidence, vous ne trouvez pas ?
J’avais découvert le moyen local le plus sûr, et le plus intemporel, de faire circuler une information :
Le commérodruidage.

Annotations