Journal du Gutuater (Entrée LI – Le sang sans nom)
Aujourd’hui, j’écris car un malheur s’est abattu dans les environs d’Avaricum.
On retrouva le corps d’un homme non loin de la rivière.
Je le connaissais de vue.
Il travaillait la laine, je crois. Tisserand, ou quelque chose d’approchant.
Un homme d’environ trente-cinq ans. Marié. Des enfants.
On disait que son clan entretenait de vieilles rivalités.
Des querelles de terres.
Des dettes mal soldées.
Je n’y avais jamais prêté attention.
Les druides furent convoqués lorsque le corps fut ramené.
L’homme avait été frappé d’un coup de lame, net, sous les côtes.
On l’avait laissé près de l’eau.
La nature avait achevé ce que l’acier avait commencé.
Une enquête, si l’on peut employer ce mot, débuta.
Pour vous donner une idée — et le formuler avec des concepts modernes — on procéda à des interrogatoires. D’abord l’entourage proche et les connaissances.
Une forme de reconstitution des dernières heures de la victime fut établie, ainsi qu’une inspection de la scène du crime.
Pas vraiment d’autopsie, bien sûr, mais une observation attentive du cadavre et de la blessure.
Un matin, au marché, je sentis quelque chose d’étrange.
Les conversations s’interrompaient lorsque je passais.
On ne disait rien franchement.
Mais je compris.
Certaines voix désignaient l’homme bizarre, un peu dans la lune.
J’appris ensuite que ce n’était pas tout à fait exact.
C’était plus personnel.
Depuis son arrivée, les choses ont changé.
On ne m’accusait pas encore.
On suggérait.
Puis un homme parla à voix haute.
Sans détour.
Je ne comprenais pas tout.
Mais je compris assez.
Mon esprit moderne chercha d’abord la logique.
Je parlai de preuves, de certitudes, de doute raisonnable, de démonstrations.
On me regarda incrédule, comme si je parlais d’un autre monde.
Ici, on ne cherche pas la preuve.
On cherche le déséquilibre.
Je fus conduit devant l’assemblée.
Je crois que c’était une forme de procès.
Mais ce n’était pas un tribunal.
C’était autre chose.

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