Journal du Gutuater (Entrée LXI – Ceux qui portent la lance)
Après avoir compris qu’ils ne sont pas une pyramide, je voulus savoir comment s’organise l’armée.
Question simple.
Réponse plus floue.
— Avez-vous une armée ? demandai-je.
Ategnatos sourit.
— Nous avons des hommes.
Très bien.
J’essayai d’expliquer.
— À Rome, il existe des légions. Des hommes entraînés en permanence. Une armée de métier, en quelque sorte.
Il secoua la tête.
— Nous n’avons pas d’hommes qui ne font que cela.
La guerre n’est pas un métier ici.
Elle est une possibilité.
Les nobles, eux, sont formés très tôt.
Ils savent monter à cheval. Commander. Manier les armes.
Et entretiennent autour d’eux des hommes liés par fidélité.
En cas de conflit, ce sont eux qui forment le noyau.
Puis on appelle les autres.
Tous les hommes libres valides peuvent être mobilisés.
Mais tous ne sont pas égaux sous le casque.
Certains ont une cotte de mailles fine.
D’autres une simple lance et un bouclier.
La guerre révèle les différences que la paix dissimule.
— Et qui décide de la guerre ? insistai-je.
Il me répondit :
— Personne ne décide seul.
Un chef propose.
Les autres évaluent.
On pèse le risque.
La guerre coûte cher.
En hommes.
En récoltes.
En alliances.
Parfois, on préfère un mariage.
Parfois, une compensation.
Parfois, un otage.
Je notai mentalement :
ici, la diplomatie semble aussi importante que la lance.
— Et si un chef veut la guerre et que les autres non ?
Il répondit :
— Alors il part avec ceux qui le suivent.
Cela m’impressionna.
Pas d’État central imposant une mobilisation totale.
Plutôt une adhésion.
On suit un chef parce qu’on croit en lui.
Ou parce qu’on dépend de lui.
Je réalisai que la cohésion ici n’est pas bureaucratique.
Elle est personnelle.
C’est peut-être plus fragile.
Mais aussi plus libre.

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