Journal du Gutuater (Entrée LXIII – Deux amphores)
Les embarcations apparurent au matin.
Pas nombreuses.
Mais assez pour inquiéter.
Des silhouettes sur les rives.
Des étendards étrangers.
Un camp dressé à distance respectable des murs.
Les Pictons.
On parla d’un litige commercial.
Une cargaison contestée.
Une taxe jugée abusive.
Ils exigeaient réparation.
Certains jeunes de la cité voulurent répondre par la bravade.
Quelques flèches furent tirées.
Sans grande conséquence.
Juste assez pour rappeler que la tension était réelle.
La nuit tomba dans un silence inhabituel.
Les tours furent doublées.
Je n’aimais pas ça.
Pas du tout.
Je paniquais de manière irrationnelle. Et si j’avais déréglé l’histoire ? Et si Avaricum tombait aujourd’hui ?
Je savais pourtant, rationnellement, que même les légions romaines avaient eu du mal. Alors quelques Pictons.
Je psychotais. Ça virait à la parano.
— Pourquoi es-tu si inquiet ?
Je répondis presque sans réfléchir.
— Parce que ce sont les miens.
Il me regarda.
— Les tiens ?
— Je suis né ici. Cette ville s’appellera Bourges un jour. Elle survivra. Mais pas si on la laisse brûler pour quelques amphores. Et en attendant, c’est ici aussi que tu te réfugies.
Un silence suivit.
Je compris aussitôt que j’avais franchi une ligne invisible.
Trop direct.
Absolument hors du cadre romain.
Lucius ne s’emporta pas.
Il soutint mon regard quelques instants, puis inclina très légèrement la tête.
— Summa imperii penes Bituriges.
Ça il l’avait bien retenu. Je ne sais si c’était une façon de me rassurer ou de railler.
Puis il sortit.
Le lendemain, une délégation partit à mi-chemin.
Druides présents.
Chefs de clans.
Paroles pesées.
Le litige était flou.
Les responsabilités partagées.
On exigeait quatre amphores de vin italien en compensation.
Avaricum proposa deux.
Non comme aveu.
Mais comme geste.
Au nom de la paix.
Au nom des routes ouvertes.
Au nom des échanges futurs.
Les Pictons acceptèrent.
Le camp fut levé.
Les embarcations redescendirent le fleuve.
La tension retomba aussi vite qu’elle était montée.
Ce n’est que plus tard que je compris.
Les deux amphores offertes ne provenaient pas des réserves communes.
Elles provenaient du réseau de Lucius.
De son commerce.
De ses relations.
Il n’en dit rien.
Pas un mot.
Il se contenta, ce soir-là, de me demander si je dormais mieux.
Je crois que oui.

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