Journal du Gutuater (Entrée LXIV Promenade hors d’Avaricum – Septembre ; je crois)
Nous avions quitté la palissade par le petit sentier sec, celui que personne ne surveille parce qu’il ne mène nulle part d’utile, sinon aux herbes trop hautes et aux moustiques ambitieux.
Le soleil déclinait derrière les zones humides. Large. Rouge. Presque théâtral.
Lucius marchait un demi-pas devant moi. Toujours ce demi-pas. Ni devant tout à fait. Ni à côté. Juste assez pour signifier.
Je sifflotais.
Un truc sans queue ni tête. Un reste de variété française. Un fragment de générique. Peut-être même un jingle publicitaire. Je n’en sais rien. Ma mémoire est un tiroir mal rangé.
— Multa carmina canis, dit-il.
Tu chantes beaucoup.
Je souris.
— La vie est plus légère en chantant.
Il tourna légèrement la tête.
— Lingua tua dura est cum loqueris. Mollis cum canis.
Ta langue est dure quand tu parles. Douce quand tu chantes.
Je ne savais pas si je devais me sentir flatté ou insulté.
Nous avions déjà évoqué mes refrains absurdes, mes gestes exagérés, mes imitations grotesques. Il ne comprenait pas tout, mais il comprenait l’intention. Parfois cela l’amusait. Parfois cela l’épuisait.
J’hésitai.
Puis, pour faire le malin sans le vouloir :
— Il existe aussi… des chants en latin.
Il s’arrêta.
— Latine ?
Il ne cachait pas sa curiosité.
— Oui. Au moins un.
— Quid est ?
Le vent plia les herbes.
Je pris une inspiration.
— Cela parle… de la naissance d’un dieu.
Lucius haussa à peine les épaules.
— Nascitur deus saepe.
Un dieu naît souvent.
Chez lui, c’était une banalité statistique.
Puis, plus net :
— Canta.
Je ne chantai pas les paroles.
Pas vraiment.
Je laissai seulement monter la mélodie.
Lente.
Presque suspendue.
Un chant qui ne cherche pas à rassembler.
Un chant qui ne cherche pas à exalter.
Lucius reconnut des sonorités latines dans les fragments que je murmurais.
— Ave.
— Gratia.
— Dominus.
Il comprenait des mots.
Pas l’ensemble.
Quand la mélodie s’éteignit, il resta silencieux quelques instants.
Puis :
— Pulchrum est.
C’est joli.
Il ne disait jamais « beau ».
Il disait « convenable », « harmonieux », « bien fait ».
Là, c’était presque un compliment.
Nous reprîmes la marche.
Après quelques pas :
— Qualis deus erit ?
Quel genre de dieu sera-ce ?
Je sentis la question peser.
Les mots que je connaissais me parurent soudain étroits.
— Un dieu… de lumière.
Il inclina légèrement la tête.
— Ut Apollo ?
— Pas exactement.
— Ut Sol ?
— Non plus.
Il attendit.
— Cur in hora mortis invocatur ?
Pourquoi l’invoquer à l’heure de la mort ?
Question romaine. Analytique.
— Parce que… c’est un passage.
— Omnis mors transitus est.
Toute mort est un passage.
Il parlait avec l’assurance de celui qui connaît ses rites.
— Mercurius animas ducit.
Mercure guide les âmes.
— Dis Pater accipit.
Dis Pater reçoit.
Il me lança un regard bref.
— Cette… lumière… elle conduit ?
Je secouai la tête.
— Non. Elle éclaire.
— Illuminat ?
— Oui.
Je cherchai encore.
— L’homme… porte des ombres.
Ce dieu… éclaire ce qu’il y a dedans.
— Intus ?
— Oui. À l’intérieur. Le souffle, celui de la vie, tentais-je.
Lucius se tut.
Ce n’était pas une affaire de linguistique pure. Mais d’appréhension, de conception.
Il finit par dire, pensif :
— Deus qui animam tangit.
Un dieu qui touche l’âme.
Ce n’était ni ironique, ni convaincu.
C’était une tentative.
Je hochai la tête.
Ce n’était pas exact.
Mais c’était le plus proche qu’il pouvait atteindre, ici, sur ce chemin d’herbes hautes, en –78.

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