Journal du Gutuater (Entrée LXVI — normalement. Si je me trompe encore, vous ferez semblant de ne pas avoir remarqué.)
Bien.
Mon téléphone, disais-je.
Avant toute chose, sachez que j’ai été extrêmement prévoyant.
Oui. Moi. Extrêmement.
Par un hasard presque suspect, j’avais fait poser, quelque temps avant mon départ — qui n’était pas censé en être un — une petite plaque de recharge solaire au dos de l’appareil.
À l’époque, c’était gadget.
Ici, c’est vital.
Mon téléphone est soigneusement dissimulé dans la doublure intérieure de la veste que je portais à mon arrivée. Je ne le sors jamais en présence de Lucius. Les autres objets de mon sac l’ont amusé, intrigué, parfois agacé. Mais celui-ci… celui-ci serait différent.
Il comprendrait immédiatement que ce n’est pas un outil ordinaire.
Et Lucius est curieux.
Trop curieux.
Alors je m’abstiens.
Comment fais-je donc ?
Simple.
Je profite de ses absences.
Je prétexte aller méditer.
Oui, cela existe ici.
Des lieux où l’on peut s’asseoir en silence sans que personne ne vous importune. Des clairières, des pierres levées, des zones un peu à l’écart. Lorsque vous adoptez une posture suffisamment sérieuse et que vous fixez l’horizon d’un air inspiré, les gens vous laissent tranquille. Ils supposent que vous conversez avec les cieux.
J’ai trouvé un endroit idéal.
Assez profond dans la forêt pour être isolé.
Pas assez pour être dangereux.
Une dalle plate, exposée au soleil.
J’y dépose mon téléphone, face au ciel, comme une offrande technologique.
Il charge lentement.
Même en hiver, je m’y rends.
Je redoute l’humidité. Le froid. La condensation. Je n’ai évidemment aucun service après-vente en Gaule intérieure.
Les rares fois où je l’allume, je suis parcimonieux.
J’ai supprimé presque toutes les applications.
Il me reste :
— quelques photos,
— quelques vidéos,
— une encyclopédie légère hors-ligne,
— et quelques notes personnelles.
Je l’utilise rarement.
Juste assez pour vérifier une date, une information, un détail géographique.
Juste assez pour me rappeler que je viens d’ailleurs.
Je ne prends pas de photos ici.
Trop risqué.
Trop voyant.
Et de toute façon, on n’est jamais réellement seul.
Sauf dans la clairière.
Quand je « communie ».
Vous voyez ?
Spectaculaire.
Palpitant.
Un homme du XXIe siècle rechargeant son téléphone en -78 derrière un menhir.
Je devrais peut-être en faire une fresque.
Un jour, peut-être, il me servira à filmer quelque chose d’important.
J’en doute.
Au pire, il finira brisé.
Écrasé.
Perdu dans les flammes.
Lors du siège d’Avaricum.
Oui, j’y pense encore.
Même quand je fais semblant de ne pas y penser.
Cela me serre le cœur.
Mais je suis impuissant.
Le druide l’a dit.
Et puis après tout — comme Lucius aime à le rappeler avec ce demi-sourire dont je ne sais jamais s’il est ironique ou sérieux :
Summa imperii penes Bituriges.
Si Avaricum tombe…je serai toujours là.
Et deux mille ans plus tard, Bourges aussi.
Sous un autre nom.
Sous d’autres pierres.
Mais debout.
C’est une consolation étrange.
Je protège un téléphone solaire dans une forêt gauloise.
Et pendant ce temps, la ville survivra sans moi.

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