Journal du Gutuater (Entrée LXX – Les pieds sur la table)
Le banquet n’avait rien d’exceptionnel.
On célébrait un accord conclu sans heurt. Les amphores avaient circulé, les tonneaux coulaient à flots, la viande avait été découpée, les rires montaient déjà plus haut que les flammes.
Le roi était présent.
Lucius à ma droite.
Tout était à sa place.
Moi aussi.
Du moins jusqu’à ce que l’alcool me fasse croire le contraire.
On me réclama un chant.
Comme toujours.
— Faux ! cria quelqu’un.
— Qu’il chante faux !
Je pris la cithare.
Je montai d’abord sur le banc.
Applaudissements.
Rien d’anormal.
Puis — pourquoi ? je l’ignore encore — je posai un pied sur la table.
La table d’honneur.
Un instant suspendu.
Les conversations s’éteignirent.
Je sentis le bois sous ma sandale.
Je compris.
Trop tard.
Je venais de poser le pied là où l’on mange. Là où l’on tranche la viande. Là où siègent les hommes d’importance.
Je sentis la chaleur monter à mon visage.
Même les boissons s’immobilisèrent.
Je descendais déjà presque… quand je me dis que mourir de honte debout valait mieux que descendre en tremblant.
Alors je montai complètement.
Les deux pieds sur la table.
Un souffle parcourut la salle.
Lucius ne bougea pas.
Je crois qu’il cligna des yeux.
Le roi me fixa.
Je grattai les cordes.
Et je chantai.
Abominablement faux.
Plus fort que jamais.
Un refrain simple, ridicule, répétitif. Une histoire d’homme qui ne sait jamais où poser les pieds et qui finit toujours par les poser au mauvais endroit.
Personne ne riait.
Je me sentais déjà mort.
Puis un guerrier éclata.
Un rire franc.
Puis un autre.
Quelqu’un tapa du poing sur le bois.
Et soudain la salle explosa.
On reprit le refrain.
On tapa des mains.
On frappa du pied.
Le roi lui-même, après un long silence, éclata d’un rire sonore et leva sa coupe.
La tension se dissipa comme une corde trop tendue qui cède.
Je descendis enfin.
Rouge comme une pivoine.
Je n’osais regarder personne.
Lucius me considéra longuement.
Je ne vis ni colère, ni reproche.
Seulement cette lueur étrange qu’il a parfois — mélange d’incompréhension et d’amusement retenu.
— Audacia stulta, dit-il calmement.
Audace insensée.
Puis il but.
Plus tard, je surpris des regards.
Des regards qui incrédules et amusés devant l’audace. Quelque chose du genre :
« mais c’est quoi cet énergumène »
Je crois que j’ai franchi ce soir-là une frontière invisible.
Et si je dois tomber un jour, je tomberai en chantant faux.
Mais au moins, cette table-là ne m’a pas rejeté.

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