Journal du Gutuater (Entrée LXXV – Les eaux basses)
J’écris aujourd’hui car les quartiers situés en contrebas sont quelque peu inondés.
Rien d’apocalyptique.
Rien qui mérite d’être chanté.
Mais suffisamment pour mouiller les sandales et l’humeur.
La fonte a été brutale. Les pluies ont suivi, insistantes. Une série d’Agat d'iau quoi.
L’Yèvre s’est gonflée sans colère, simplement avec obstination.
Ou peut-être est-ce l’Auron.
Déjà à Bourges, et je le confesse un peu honteusement, je n’ai jamais su faire clairement la différence entre ces deux rivières.
Je vis pourtant à Avaricum depuis assez longtemps pour prétendre mieux connaître la ville.
Mais enfin.
La ville elle-même ne se laisse pas si facilement comprendre.
Elle n’est pas tout à fait ce que l’on imagine lorsque l’on pense à une cité gauloise.
Et en même temps, elle l’est un peu.
Avaricum s’étend sur une terre légèrement plus haute que les marais qui l’entourent.
Partout l’eau rôde.
Des bras de rivière, des fossés, des terrains spongieux où la terre semble respirer sous le pied.
Certains chemins sont posés sur des planches ou des madriers pour éviter de disparaître dans la boue.
Les charrettes y passent en grinçant.
Les hommes jurent lorsque les roues s’enfoncent malgré tout.
Les maisons se serrent les unes contre les autres.
Bois sombre, torchis clair, toits de chaume.
Dans les quartiers les plus bas, les cours se remplissent vite dès que l’eau monte.
Plus loin, vers les zones un peu plus sèches, les ateliers résonnent.
Les marteaux frappent le métal.
La fumée des fours flotte au-dessus des toits.
Et tout autour de la ville, les marais font une sorte de rempart silencieux.
On n’entre pas ici n’importe comment.
Il existe quelques passages plus fermes, surveillés, où la terre tient sous le pied.
Le reste n’est que boue, eau lente et roseaux.
Ce n’est pas une forteresse comme celles des Romains.
Mais ce n’est pas non plus une ville ouverte.
Avaricum se défend avec l’eau.
La ville ne panique pas.
Elle s’organise.
Certaines cours sont devenues des miroirs gris.
Des entrepôts proches des marais ont vu leurs seuils franchis par une eau froide et lente.
On creuse des rigoles.
On empile de la terre.
On tresse des branchages pour retenir l’écoulement.
On déplace les ballots vers des zones plus hautes.
On jure.
On attend.
Lucius observe.
Il n’aime ni la boue ni l’imprévu. Il laisse les hommes faire ce qu’ils savent faire. Il a simplement ordonné que ses amphores soient remontées sur les parties sèches.
— Cela passera, dit-il.
Il n’aide pas à creuser.
Il ne l’a jamais fait.
Je me suis joint aux autres.
Les pieds dans l’eau froide jusqu’aux chevilles.
À détourner ce qui, de toute façon, trouvera toujours un chemin.
Ategnatos a déclaré que l’eau reprend parfois ce qu’on lui a pris.
Je trouve la formule belle.
Mais je préférerais le soleil.
Nous sommes donc dans un temps pluvieux, humide, tout ce que j’adore, vous vous en doutez.
La ville sent la terre détrempée.
On attend que le ciel se lasse.
Je ne doute pas qu’il se lassera.
Et j’ai hâte.
Véritablement hâte.

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