Journal du Gutuater (Entrée LXXVIII – Bataille de neige et paix blanche)
Hiver
Entre −76 et −75, je crois.
La neige était tombée en abondance cette année-là.
Épaisse. Incessante.
Les enfants jouaient déjà sur la place. Ils lançaient des poignées de neige, se poursuivaient, riaient. Une activité très ordinaire. Les enfants ont les mêmes jeux partout.
Je regardais cela distraitement lorsque l’inévitable se produisit.
Une boule mal ajustée, lancée avec plus d’enthousiasme que d’adresse, décrivit une trajectoire superbe et vint éclater contre le manteau de Lucius.
Silence.
L’enfant resta figé.
Lucius baissa les yeux vers la neige qui s’effritait lentement sur son manteau à capuche, puis sur sa tunique, et enfin sur les braies qu’il consentait à porter lorsque l’hiver gaulois se faisait trop rude.
Elles étaient relevées au-dessus de grosses chaussettes de laine qui lui montaient jusqu’aux mollets, le tout solidement planté dans des calcei épais, bien moins élégants que ceux qu’il prétendait porter à Rome. Il leva ensuite le regard.
Romain.
Digne
Très offensé.
Ses mains s’écartèrent légèrement, dans un geste qui signifiait à peu près : quid facis ?
Je ne pus m’empêcher de rire.
Lucius observa l’enfant quelques instants encore. Il ne pouvait évidemment pas châtier un gamin pour une telle broutille. La dignité romaine a ses limites… mais aussi ses règles.
Alors il se pencha.
Très lentement.
Il roula une masse de neige compacte — bien plus dense que celle qui avait frappé son manteau — et se redressa.
Je compris trop tard.
Le projectile — qui ressemblait davantage à un engin de siège qu’à un jeu d’hiver — me frappa en plein visage.
Je tombai en arrière dans un éclat de rire.
La population, intriguée, observait.
Les autres enfants furent les premiers à s’approcher.
Puis un guerrier. Puis un autre. Et finalement une bonne partie de la ville.
En quelques instants, la place entière devint un champ de bataille — joyeux, désordonné, blanc.
Les cris montaient. Les projectiles volaient. Les manteaux se couvraient de poudre.
La neige, paradoxalement, réchauffait les cœurs.
Très vite pourtant, la place perdit sa blancheur parfaite. Sous les pas et les sabots, la terre battue reparut, mêlée de paille et de traces de boue.
Je ne fus pas surpris de voir avec quelle rapidité les Bituriges s’emparèrent du jeu. J’avais déjà vu ces enfants improviser des luttes, lancer des osselets, courir après des balles de cuir ou défier les guerriers à des concours de force dont Lucius lui-même avait fait les frais.
Plus tard, lorsque l’agitation retomba, je restai un moment sur la place.
Au centre, la neige n’était déjà plus qu’un souvenir. Mais contre les étals et le long des maisons, elle s’était accumulée en petits monticules que personne n’avait encore piétinés.
Une idée me vint.
Je commençai à rouler la neige.
Une sphère.
Puis une autre.
Puis une troisième.
On me regardait faire.
Je les empilai avec un soin relatif.
Je plaçai des cailloux pour les yeux.
Un sourire de pierres.
Deux branches pour les bras.
Une autre, plus courte, pour le nez.
Pour le chapeau, ce fut plus compliqué. J’obtins finalement un vieux morceau de tissu que j’enroulai maladroitement autour de sa tête.
Les enfants observaient.
Je fus surpris de constater que, malgré leur familiarité évidente avec la neige, aucun d’entre eux ne semblait avoir songé à lui donner forme.
Puis l’un d’eux essaya.
Puis un autre.
Bientôt, plusieurs silhouettes blanches se dressèrent sur la place.
Certaines grotesques.
Certaines armées de bâtons.
Certaines plus larges que hautes.
La neige tombait encore.
Et cet hiver-là, malgré le froid, la ville semblait plus chaude qu’à l’accoutumée.
Et cela me suffit.

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