Journal du Gutuater (Entrée LXXXII – Selfies)
Cela fait maintenant deux semaines.
Lucius est plus faible que jamais.
Il a maigri terriblement. Les traits tirés. Les pommettes saillantes. La peau chaude et sèche.
Je peine à l’alimenter.
Je lui fais boire du bouillon, lentement, goutte après goutte.
Parfois il refuse.
Parfois il n’a plus la force.
Les druides sont venus.
Les guérisseurs aussi.
Ils parlent bas.
On me murmure, lorsque je croise les habitants, de me préparer au pire.
Je ne peux m’y résoudre.
Pas encore.
Pas maintenant.
Ironiquement, je n’imagine pas ma vie sans lui.
Pas ici.
Lorsque je quitte la maison pour chercher des remèdes ou simplement de l’air, son bras m’attrape parfois avec une vigueur ancienne.
Comme un ordre.
Reste.
Ou peut-être un adieu que je refuse d’entendre.
Il délire encore.
Des noms.
Des fragments de phrases latines.
Des souvenirs qui ne m’appartiennent pas.
Une fois, il m’a regardé longuement.
Comme s’il cherchait qui j’étais.
Comme s’il fouillait dans sa mémoire.
Il m’a reconnu… mais tardivement.
Alors j’ai décidé de faire quelque chose.
Quelque chose qui l’ancrerait.
S’il devait partir.
Ou s’il devait croire que tout cela n’était qu’un songe.
Un soir, j’ai sorti le téléphone que j’avais rechargé.
Je lui ai montré des images.
Moi.
Mes amis.
Des rues pavées.
La cathédrale.
Bourges.
— Avaricum… deux mille ans plus tard, ai-je murmuré.
Il regardait, l’œil troublé.
Il pensait délirer.
Alors j’ai fait plus simple.
J’ai enregistré une courte vidéo.
Des mots maladroits.
Son visage amaigri.
Le mien penché au-dessus du sien.
Puis je lui ai montré l’image mouvante.
Il a ouvert de grands yeux.
L’espace d’un instant, j’ai cru voir revenir la lucidité.
Comme si se voir lui-même, fragile mais vivant, lui avait rendu quelque chose.
J’ai pris quelques selfies.
Peut-être égoïstement.
Pour ne pas oublier.
Au cas où.

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