Journal du Gutuater (Entrée LXXXIV – Crémation)

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On dressa le bûcher hors des palissades, là où la terre se faisait plus sèche et où les roseaux pliaient sous le vent venu des eaux lentes.

Ce ne fut ni procession ni spectacle.

Deux hommes aidèrent à porter le corps.
Un troisième apporta le bois.
Personne ne parla beaucoup.

Lucius avait été lavé.
Ses traits, amaigris par les derniers jours, avaient retrouvé une forme de calme.
On l’enveloppa simplement.

Rien d’ostentatoire.
Rien d’indigne.

Le jeune guerrier qui, quelques années avant, avait échangé des flèches contre les Pictons était là.
Il ne me regardait pas.
Il fixait le corps.

Je m’approchai.

Sit tibi terra levis.

Que la terre te soit légère.

Ironique, puisque le feu allait te prendre.

On alluma le bûcher.

Le bois hésita, puis céda.
La chaleur monta, sèche, irréversible.

Les Gaulois reculèrent d’un pas — non par crainte, mais par pudeur.

Je restai.

Les crépitements couvrirent le vent.
L’odeur de résine et de fumée monta dans l’air humide d’Avaricum.

Je ne savais pas quoi dire.

Les mots latins me semblaient soudain trop courts.
Les silences trop vastes.

Alors je parlai dans une langue qui n’avait rien à faire ici.

— Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.

Les hommes derrière moi ne comprenaient pas les mots.
Mais ils comprenaient le ton.
Ils n’interrompirent pas.

— Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.

Le feu gagna en intensité.
La chaleur me força à plisser les yeux.

— Et ne nous laisse pas entrer en tentation,
mais délivre-nous du mal.

Je marquai une pause.

Le mal n’avait pas été évité.
Il avait simplement choisi.

— Amen.

Le vent dispersa la fumée vers les marais.

Personne n’applaudit.
Personne ne commenta.

Le jeune guerrier frappa doucement son bouclier une seule fois.

Pas en défi.
En clôture.

Je restai jusqu’à ce que les flammes baissent.

Lucius n’était plus Romain.
Plus exilé.
Plus maître.

Il était devenu cendre et lumière mêlées.

Je compris alors que je ne pouvais plus vivre comme si rien n’avait eu lieu.

Je venais de brûler le seul homme qui savait.

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