Journal du Gutuater (Sans date)
Je crois que ceci sera ma dernière entrée.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »
Je vous épargne les détails administratifs. Ils seraient longs, arides, inutiles ici.
À ma grande surprise, Lucius avait laissé un testament.
Il me l’avait murmuré à demi-mot durant la fièvre. J’avais cru à un délire. Par précaution, j’avais vérifié.
Tout était en règle.
Il me léguait tout.
Son commerce à Avaricum.
Sa domus à Rome.
Pourquoi moi ?
Je n’en sais rien.
Pourtant, les sceaux étaient valides. Les signatures conformes. J’en reçus confirmation depuis Rome après avoir informé du décès.
À l’évidence je possédais légalement le statut d’homme libre aux yeux de Rome.
Je ne savais que faire de la domus là-bas.
La vendre m’aurait apporté une somme confortable.
Mais je ne voulais pas laisser Philétus dans l’incertitude.
Alors je la garderai.
Je lui laissais simplement des instructions et toute latitude pour le recrutement de son successeur.
Ma seule condition était de trouver un homme, ou une femme qui sache écrire.
Et que mes récits soient conservés, copiés, transmis après ma mort.
Je suis désormais maître des comptes.
Et, à ma propre surprise, je mène une existence stable.
Je ne détaillerai pas davantage les raisons de sa présence ici.
Ni celles de son exil.
Un exil qui, à la fin, était devenu refuge.
Il est parfois préférable de s’arrêter.
J’ai déjà dit assez. Peut-être trop.
Je ne poursuivrai pas ce journal, sauf si un événement exceptionnel l’exige.
Je laisse ces pages comme elles sont.
J’espère simplement qu’un jour, par miracle ou par obstination, ces lignes seront recopiées, conservées, archivées quelque part.
Dans un siècle.
Dans cinq.
Dans mille ans.
Ou dans deux mille.
À mon époque.
Ou bien après.
C’est la seule chose que je souhaite.
Pour le reste, je connais l’avenir.
Je ne le verrai peut-être pas.
Serai-je encore en vie lors de la chute d’Avaricum ?
Peut-être.
Mais cela importe peu.
Si je dois mourir ici, je mourrai là où je suis né.
Même deux mille ans en arrière.
Et, d’une certaine manière, cela me rassure.

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