Chapitre 1 : Fitzbourg
— Attrape-le, il arrive vers toi !
La mousse verte du galet sur lequel j'étais manqua de me faire glisser, mais je me rattrapai à la dernière seconde en calant mon pied entre deux roches solidement ancrées, le courant assez fort pour me fouetter le mollet. Je pris appui dans une position mi-accroupie, cherchant la bête à contre-courant, le regard passant d'un reflet à un autre. Puis, en face de moi, elle se présenta, avançant droit dans mon piège.
C'était mon moment.
Une fois à portée de bras, je m'élançai, rapprochant mes mains comme un étau pour la bloquer. Mais, d'un geste vif et à peine visible, elle glissa sur le côté avant de prendre la fuite. Dans un élan de désespoir, en poussant de toutes mes forces sur le rocher, je me jetai sur elle. Plusieurs cailloux griffèrent mon genou avant que je finisse à plat ventre dans l'eau.
— Grim, ça va ?
En me relevant, je regardai mon genou à la peau écorchée.
— Ouais, ça va. J'ai raté le saumon. Désolé…
Carl avait remonté la rivière pour me rejoindre. Nous nous installâmes tous les deux sur une butte surélevée où se dressait un vieux chêne, et essorâmes nos vêtements lourds qui gouttaient sur le sol avant de nous reposer contre les racines, dont le diamètre dépassait celui de certains jeunes arbres.
Assis, je regardais mon genou, qui me brûlait de plus en plus. Un bout de peau avait refusé de se détacher et pendait sur la plaie. J'essayai d'abord de le replacer, comme s'il allait se refermer par magie, puis je tirai dessus minutieusement et l'arrachai.
Carl, sur le côté, émit un bruit de bouche montrant son dégoût.
— J'ai encore raté. Un jour, quand je l'attraperai, nous le ferons griller au village devant tout le monde. Comme ça, ils verront tous que j'en suis capable.
Depuis le début des beaux jours, Carl et moi allions pêcher après avoir terminé nos corvées journalières, suivant la tradition des hommes du village : ramener un poisson attrapé à mains nues, c'était la preuve qu'on n'était plus des enfants, mais des hommes à part entière.
— Mouais, ça, ce sera des mois après que j'aurai attrapé le mien ! rétorqua Carl.
Je connaissais Carl depuis toujours, ou presque, nos maisons collées l'une à l'autre depuis que nous étions nés à quelques jours d'écart. Petits, nos mères avaient passé un temps fou à nous chercher dans les granges du village, où l'on s'enfouissait systématiquement dans le foin. Assez souvent pour que tout Fitzbourg interdise l'usage des fourches pendant plusieurs saisons, par peur que l'un de nous s'y trouve. Ma mère s'était fait reprocher mon comportement plus d'une fois, toujours avec la même remarque dans son dos : qu'avec un père pour m'élever, ça aurait filé droit.
Le soleil avait dépassé depuis longtemps son zénith, et une lourdeur s'installait dans l'air tandis que nos vêtements restaient humides de notre baignade.
Carl tentait de faire des ricochets sur la rivière. Je lui avais dit qu'il y avait trop de courant pour que le caillou rebondisse ; il m'avait répondu que c'était possible s'il trouvait le bon caillou.
Mon dos reposait contre l'écorce de l'arbre, et j'écoutais ses cris d'agacement se mêler au sifflement de l'eau entre les rochers, ponctué par le splatch régulier de ses échecs.
Un bruit lointain brisa cette mélodie, me forçant à ouvrir les yeux. Je soutins le regard de Carl, qui cherchait lui aussi son origine.
— Des sabots ! s'écria-t-il.
Il avait raison. C'était bien le trot de chevaux qui résonnait au-dessus de nous.
Pris de curiosité, j'invitai Carl à me suivre, et nous remontâmes la butte de terre derrière nous pour nous rapprocher du son. En m'appuyant sur une pierre à demi enterrée pour grimper, je fis glisser une motte de terre qui atterrit sur Car. Je voulus m'excuser, mais il m'interrompit en me disant de me dépêcher.
Une fois en haut, je fis attention à ne pas appuyer sur mon genou à vif. Carl m'y rejoignit quelques secondes plus tard, et écarta de sa manche les buissons de ronces qui nous masquaient la vue des plaines.
En face se trouvait une vaste pâture broutée par des moutons. Sur la gauche, un chemin de terre la séparait d'une prairie en friche, et c'est sur ce chemin que galopaient les chevaux en colonne, chevauchés par une douzaine d'hommes qu'on ne pouvait distinguer d'ici, en direction du village.
Le village était plutôt isolé, je ne me souvenais même plus de la dernière fois qu'un cavalier y avait fait halte, sinon le collecteur d'impôts, venu voir le chef lors de la saison des moissons. Mais on était trop tôt pour les impôts, le blé poussait encore, et puis ils voyageaient toujours en petit groupe, jamais à une douzaine.
Alors peut-être était-ce mon père.
Il était parti soldat alors que j'étais nouveau-né, d'après ma mère, pour une guerre dans le sud du duché dont il n'était jamais revenu. Puis je me rappelai que j'avais maintenant dix ans et qu'il était forcément mort. Qui reviendrait dix ans plus tard comme si rien n'était ? L'idée eut malgré tout le temps de me perturber avant que je ne la repousse au fond de mon esprit.
— Tu les connais ? demanda Carl en voyant l'expression de mon visage.
Je plissai les yeux pour tenter de voir les cavaliers, mais il ne restait déjà plus que la poussière soulevée par leurs sabots.
— Non, répondis-je un peu sèchement.
Lorsque je m'en aperçus, je me sentis un peu stupide.
— On récupère nos affaires en bas et on va voir ? ajoutai-je précipitamment.
Nous redescendîmes tous les deux la butte sur les fesses, récupérâmes en bas le seau en bois qui devait servir à ramener le poisson, et prîmes la route qu'avaient empruntée les cavaliers. Elle était facile à suivre, avec toutes ces traces de sabots sur le sol, nous marchâmes jusqu'au carrefour du village. C'était le seul croisement que je connaissais qui indiquait un autre endroit que chez nous.
— Regarde, les traces vont vers le village. Tu vois, je te l'avais dit.
Carl semblait étonnamment curieux de voir qui ils étaient, lui qui se montrait pourtant plutôt distant avec ceux qu'il ne connaissait pas.
Un pas après l'autre, nous passâmes devant la cabane du tanneur, abandonnée depuis son décès. Ma mère nous répétait toujours de ne pas aller plus loin, qu'après cela nous finirions par nous perdre, comme si j'étais encore en bas âge. Il y avait pourtant bien longtemps qu'avec Carl, nous allions plus loin, le ruisseau d'au-delà étant réputé pour avoir les plus gros poissons.
La cabane n'était désormais qu'un amas de planches noircies dont la végétation s'était emparée des fissures, et le ciel avait pris cette teinte orangée du soleil à moitié avalé par l'horizon, qui donnait au paysage une forme presque lugubre.
Plus loin sur la route, une odeur de grillade traversa mes narines et me fit passer un frisson sur la nuque. Carl et moi échangeâmes un sourire complice : les jours de grillades étaient toujours synonymes de fête, tout le village se rassemblait près du puits , pour manger, boire et danser une bonne partie de la nuit. La dernière fois, Carl avait réussi à subtiliser discrètement un pichet sur l'une des tables, et nous l'avions bu tous les deux, cachés derrière ma maison.
Mon ventre grondait déjà. D'une tape sur l'épaule de Carl, je lui promis que cette fois-ci, je nous ramènerais une cruche de vin.
Mais lorsque nous aperçûmes le village au loin, nous nous arrêtâmes net.
Au-dessus des toits, un voile noir de fumée obscurcissait le ciel, plusieurs maisons étaient en feu, et le contre-jour dans les yeux noyait le village dans une brume noire où je ne parvenais pas à distinguer ma propre maison.
Nous devions y aller, et vite.
— Carl, viens, il faut qu'on les aide !
Je m'élançai, puis remarquai que Carl ne m'avait pas suivi : il était resté debout, immobile sur le chemin. Je fis demi-tour et le saisis par les épaules.
— Grouille-toi ! criai-je.
Il ne m'écoutait pas, les yeux fixés sur le village en feu. Je le secouai légèrement. Rien. Il ne bougeait pas, et on n'avait pas le temps. Pour la première fois, je mis une gifle à Carl, elle ne fit pas le même bruit que celles que ma mère me mettait, j'avais raté et tapé une partie de son oreille, mais c'était suffisant, car il me regardait désormais avec des yeux étonnés. Je me fis la réflexion qu'il faudrait que je m'excuse plus tard.
— Allez, on y va ! criai-je en me mettant à courir.
Je l'entendais courir derrière moi. Nous étions à quelques centaines de mètres, mais la course me parut interminable, chaque pas me coupant un peu plus le souffle. Entre deux foulées, j'entendais des voix d'hommes et de femmes provenant du village, des cris qui se mêlaient au crépitement de la paille sur les toits en flammes.
En arrivant à l'entrée, je distinguai plus concrètement les sons : ces voix n'étaient pas des appels, mais des cris de peur. Dans un claquement de dents, je me mordis la langue, et m'arrêtai de courir pour cracher par terre un crachat au goût de sang. En me retournant, je m'aperçus que Carl avait disparu. Pas une fois je ne m'étais retourné durant la course, et désormais, il n'était plus là. S'était-il arrêté ? Je n'avais pas le temps de l'attendre, il me rejoindrait plus tard.
Je décidai d'avancer dans le village. La chaleur du feu se faisait déjà sentir, la fumée noire m'arrivait en plein visage et me brûlait la gorge et les poumons. Je toussai, encore et encore, le col de ma chemise pressé contre la bouche, mais trop tard : emporté par une toux persistante, je titubai, ma vision se couvrit de noir, et je vis le monde basculer sur le côté.
J'ouvris les yeux.
J'étais sur le ventre, le visage dans la poussière, et je toussai sèchement avant même d'avoir repris mes esprits. En me redressant, j'essuyai la terre sur ma joue et remarquai qu'il faisait plus sombre. Depuis combien de temps avais-je perdu connaissance ? Le son strident du métal résonnait désormais au cœur du village, mêlé à des pleurs, principalement de femmes, semblait-il.
Je titubai lors des premiers pas, puis les suivants furent plus assurés. J'arrivai près du puits et de la maison du représentant du village, dont la porte enfoncée ne tenait plus que par un gond. J'hésitai une seconde à jeter un œil, mais d'autres cris résonnaient à ma droite, vers chez moi. Je me précipitai, et alors, à quelques dizaines de pas, surgit dans ma course une ombre que je ne perçus que vaguement, trop rapide pour que je puisse réagir. Je ressentis un choc violent sur le côté du crâne, puis plus rien.
Je sentais mes jambes traîner sur le sol, tout le côté gauche de mon visage en feu. En tentant d'avaler ma salive, je faillis vomir à cause du goût salé et acide qui emplissait ma bouche, et sentis à ce moment-là une de mes dents rouler sur ma langue. J'ouvris la bouche et la laissai tomber. J'essayai d'ouvrir les yeux, mais c'était trop difficile — ça brûlait trop.
Après un moment à me faire traîner, une voix s'éleva près de moi, forte mais à moitié étouffée par les cris alentour.
— Les gars, regardez, un de plus.
Le sol se déroba sous mes pieds. On me souleva par le bras avant de me jeter au sol.
— Sam, occupe-toi de lui, j'ai aussi envie de m'amuser.
La tête dans la poussière, je sentais un liquide couler sur ma joue. Je me disais que c'était fini, que j'allais mourir. Je commençais à l'accepter.
— Non ! Grim !
Je sursautai à mon prénom. Je connaissais cette voix.
— Ta gueule !
Un bruit sourd étouffa les cris de la femme.
Je tentai d'ouvrir les paupières, ma vision floue teintée de rouge, et dus m'y reprendre à plusieurs fois avant de distinguer quelque chose. Devant moi se trouvait ma mère, allongée contre le sol, à moitié dénudée, un homme sur elle, un autre posant sa botte sur son visage.
J'étouffai mes pleurs. Ça ne pouvait pas être possible. Pas ma mère.
Je me redressai pour me mettre à genoux.
— Arrêtez ! S'il vous plaît ! Non, s'il vous plaît… Je vous en supplie…
Je partis en sanglots, mon autre main heurtant le sol. En réponse, je reçus un coup de pied au visage qui me fit rouler à terre. Mes ongles raclèrent la terre, et je serrai le poing de toutes mes forces en redressant la tête.
Des voix parlaient autour de moi, des rires presque, mais je n'entendais plus rien d'autre que les cris de ma mère. Je clignai plusieurs fois des yeux, mes larmes dégageant un peu ma vision, pour mon plus grand malheur. Elle me regardait, le visage bouffi, les yeux tuméfiés, mais son regard posé sur moi.
Je criai le plus fort que je pus, et me levai pour aller la rejoindre.
Puis je vis le poing d'un homme à ma gauche.
Je frappai le sol. Je sentis un craquement sur mon visage, puis les coups suivants, puis plus rien.

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