Interlude

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Les premières semaines, je ne parlais pas.

Il posait un bol devant moi, le matin, le soir, sans jamais rien dire de plus qu'un "mange, petit". Je le regardais sans le voir vraiment, la cuillère tournait dans ma soupe sans jamais monter jusqu'à ma bouche. Certains jours, il finissait par la lever lui-même jusqu'à mes lèvres, comme on fait avec un nourrisson. Je le laissais faire. Je n'avais pas la force de m'en sentir honteux.

La nuit, je dormais peu. Je gardais les yeux ouverts dans le noir de la pièce, à écouter chaque craquement du bois de la maison, persuadé que les bruits de sabots allaient revenir. Quand le sommeil me prenait malgré moi, je me réveillais en sursaut, le visage trempé, sans toujours savoir si c'était de sueur ou de larmes. Gabin ne venait jamais. Je l'entendais parfois, de l'autre côté de la cloison, qui ne dormait pas non plus.

Un jour, peut-être la deuxième semaine, peut-être la troisième après mon réveil, impossible à savoir, le temps n'avait plus vraiment de sens. Il m'avait demandé de l'aider à porter du bois. Je m'étais levé sans réfléchir, par automatisme, et j'avais soulevé une bûche. Mes bras avaient tremblé sous un poids qui n'aurait pas dû me faire trembler. Gabin n'avait rien dit. Il avait juste pris la bûche de mes mains et l'avait posée lui-même sur la pile, avant de m'en tendre une plus petite. Même ça, je n'y arrivais pas

Le temps passa, je ne pleurais plus. Je me suis détesté pour ça, quand j'avais encore la force de me reprocher une chose de plus. Une nuit, j'ai de nouveau pleuré, en abondance, jusqu'à ce que mon corps n'en ait plus. Après ça, plus rien. Je ressentis un vide qui s'installait petit à petit. La douleur se faisait plus diffuse, plus sourde. Je l'appréciais autant que je la détestais.

Je ne sais plus exactement quand les mots me sont revenus. Je crois que c'est Gabin qui les a fait revenir, à force de poser des questions simples auxquelles un simple geste de tête ne suffisait plus.

La première phrase que je lui ai dite, je ne m'en souviens pas. Mais je me souviens de la sienne, après. Il avait simplement dit :

— Bien, petit.

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