Prologue : De Nuit et d'Aurore
Avant que les royaumes aient des noms, avant que les hommes apprennent à mentir, le monde était simple. La lumière et l’ombre s’y partageaient la terre sans se combattre.
L’une éveillait les graines sous la pierre.
L’autre fermait les paupières des vivants.
Au sommet d’une montagne si ancienne que même le vent semblait y hésiter, une flamme brûlait depuis l’aube des temps.
Elle ne vacillait pas.
Elle ne fumait pas.
Elle ne consumait rien.
On disait qu’elle était le cœur du monde.
Autour d’elle, la roche était noire et lisse, comme si des siècles de veille l’avaient polie.
Deux frères en avaient la garde.
Ils n’étaient ni rois ni prêtres.
Seulement des veilleurs.
Ils vivaient dans le froid, dans la solitude, dans le silence des hauteurs. Mais ils n’avaient jamais eu peur.
Le plus jeune aimait contempler la vallée.
Des lueurs y naissaient certaines nuits.
Des chants montaient jusqu’à lui, déformés par la distance. Des promesses qu’il ne comprenait pas.
— Tu crois vraiment que cette flamme peut s’éteindre ? demanda-t-il un soir.
L’aîné ne répondit pas tout de suite.
Depuis quelques jours, l’air avait changé.
Il pesait sur la poitrine comme un pressentiment.
— Rien n’est éternel, murmura-t-il enfin.
Un vent se leva. Pas un vent du ciel. Un vent venu d’en bas. Il portait des murmures.
Le plus jeune frissonna.
— Tu entends ?
Les voix semblaient connaître son nom.
Elles glissaient en lui comme une eau lente.
— Ce ne sont que des illusions, répondit l’aîné.
Mais lui aussi sentait la montagne vibrer.
Alors une voix s’éleva. Plus douce. Plus proche.
Comme si elle parlait depuis l’intérieur même du cœur du garçon.
— Pourquoi rester ici ? Pourquoi garder une lumière qui n’est pas la tienne ?
La flamme vacilla. Pour la première fois. Une étincelle s’en échappa et tomba sur la pierre comme une larme d’or. Le plus jeune recula.
— Et si je descendais… juste un instant ? Pour voir. Pour comprendre.
— Tu as juré.
— Les serments changent.
Le mot résonna. Simple. Terrible. Quelque chose se fissura. Pas dans la montagne. Dans le monde.
La flamme trembla de nouveau. Son éclat devint instable, comme un cœur pris de peur. Le ciel s’assombrit.
L’aîné tendit la main.
— N’écoute pas !
Mais déjà le doute avait ouvert un passage. L’ombre surgit du gouffre. Elle n’avait ni forme ni visage.
Elle était absence.
Elle était faim.
Elle entra dans le cœur du plus jeune comme une eau noire dans une terre fendue.
Son cri déchira la montagne.
La flamme explosa.
Des fragments de lumière furent projetés aux quatre vents, dispersés à travers les royaumes à venir.
Certains tombèrent dans la mer.
D’autres dans la terre.
D’autres encore dans le cœur des hommes.
La nuit s’abattit sur le sommet.
L’aîné resta seul.
Depuis cette nuit, les Ombraciels marchent dans les brèches des cœurs. Ils attendent les mensonges. Ils respirent derrière les silences. Et l’on raconte que la lumière, brisée mais vivante, appelle encore ceux qui auront le courage de la rendre entière.

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