Martin

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...

Je t'ai connu à la maternelle. On avait les mêmes cheveux bouclés et blonds, et des yeux bleus brillants. Nos parents se connaissaient bien, il faut dire que la ville était assez petite et que les miens avaient grandi dans le coin. Nous n'étions pas forcément inséparables, mais les adultes disaient toujours qu'on était des "amoureux". Et, comme les enfants que nous étions, nous nous conformions aux attentes. Je me souviens de ces disputes idiotes où tu me disais que tu n'étais plus "amoureux" de moi, de ton sourire toujours malicieux, de tes yeux farceurs.

Le souvenir de toi que j'ai conservé jusqu'à présent, c'était cette après-midi de sieste. J'avais déjà des problèmes de sommeil à l'époque, et je restais toujours éveillée durant ces moments. J'attendais toujours l'instant où le maître nous demandait de nous lever pour aller vaquer à des activités. Pourtant, cette après-midi là, j'ai sombré si profondément que, quand je me suis réveillée, tous les autres enfants étaient déjà levés depuis au moins une demi-heure. Quand tu m'as vu me réveiller, tu t'es approché et m'a tendu la main pour m'aider à me lever. Ça m'a vraiment touché, un geste si spontané et innocent qu'il restait attendrissant, même encore aujourd'hui.

En primaire, on ne se parlait plus beaucoup. Tu étais avec tes amis pour jouer au foot, pendant que je restais avec les miens à profiter de la marrelle ou de la corde à sauter. Pourtant, j'avais l'impression que tu avais peur que je sois toujours "amoureuse" de toi, tu craignais l'image que ça renverrait de toi. Voilà sans doute pourquoi tu m'as envoyé ton poing dans mon ventre quand tu m'avais demandé si j'éprouvais toujours "quelque chose" pour toi. Quand j'avais répondu que c'était le cas, je n'avais pas compris que tu faisais allusion à ça. Tu sais, la douleur infligée, je la sens encore rien qu'en y pensant. Tu ne t'es jamais excusé, malgré les larmes qui m'étaient montées aux yeux et mes difficultés à marcher durant les minutes qui ont suivi.

Puis, le collège nous a séparé. Tu es allé dans le collège public du coin, et moi et trois autres camarades, au collège-lycée privé. Je n'ai pas gardé contact, tout simplement parce que tu n'avais pas de portable et que je n'avais pas de réseau social. Pourtant, je me souviens m'être demandé à de nombreuses reprises comment vous alliez, ce que vous deveniez. Tu sais, en sixième, j'allais très mal. Je voulais vous rejoindre, vous mais surtout mes meilleurs amis. Cette ambiance enfantine a été remplacée par la crainte de ne rien manger le midi et des journées de pluie, du froid glacial et de mes livres que je dévorais pour fuir cette solitude qui me collait à la peau. Oui, j'aurais vraiment voulu avoir de vos nouvelles, peut-être que ça m'aurait aidé.

Quand j'ai créé mon compte sur Instagram, à quinze ans, je n'ai pas pensé à te chercher. J'étais fière d'être "comme tout le monde" et de pouvoir apercevoir des bouts de vies de personnes de ma classe, qui ne pensaient même pas à mettre leur compte en privé. Ma meilleure amie de la primaire a retrouvé une photo de toi avec deux autres garçons de primaire. Si elle soulignait à quel point vous étiez beaux, ça m'a fait ni chaud ni froid. Je n'étais pas attirée par le physique, et je ne comprenais pas l'obsession de beaucoup pour ces critères que je trouvais ridicules. Au moins, vous alliez bien, c'était le principal.

Il me semble qu'on s'est redemandé des nouvelles, une fois. Je ne rappelle pas très bien, c'est très flou, mais il me semble avoir échangé quelques mots avec toi ou Dorian. J'avais l'impression que vous vous moquiez de moi et de ce que je devenais, mais au fond, j'étais contente qu'on prenne le temps de discuter avec moi.

Le collège puis le lycée se sont terminés, et je me suis retrouvée en B.U.T. Espionner des profils d'anciennes connaissances se transformait en obsession, me comparer, une habitude. Je n'ai jamais retrouvé ton compte.

J'ai appris ta mort l'année dernière. Le directeur de notre école primaire est allé parler à ma soeur, parce qu'il avait reconnu ta photo dans le journal. Moi, j'avais bien sûr entendu parler de l'affaire, mais je n'avais pas compris que tu étais le Martin qui m'avait tendu la main, quand nous étions petits. Ma soeur en parlait avec ma mère, qui s'est tournée vers moi. Avec un incroyable tact, elle a lâché : "Je crois que c'est ton pote qui est mort".

Tu veux savoir ce que j'ai ressenti ? Un saut d'eau glacial sur la figure. Les mains tremblantes, j'ai cherché une photo de toi, ce qui n'était pas compliqué parce qu'on ne parlait que de toi et de Maëva. J'ai retrouvé ton sourire et tes yeux, et un poids s'est abattu sur mes épaules. Plus tard, dans la soirée, alors que le poids continuait de m'écraser, je me suis effondrée.

Je ne pourrais jamais te croiser par hasard dans la rue. Je ne pourrais plus entendre ta voix, voir ton visage vieillir. Tu ne pourras pas réaliser tes rêves, ni grandir. Parce qu'un taré t'a tué, toi et ta copine, alors que vous n'aviez que vingt ans. Vous ne grandirez jamais.

Tu sais, aujourd'hui encore, je ne me sens pas légitime. Je ne sais rien de toi, en fin de compte, ni tes fréquentations, ni qui tu voulais devenir. Je ne garde que ce souvenir où tu m'as tendu la main, et où tu as coupé ma respiration par ton coup de poing.

Par la suite, j'ai ressenti le besoin de parler nos anciennes connaissances. Je crois que j'avais surtout besoin de m'exprimer à quelqu'un qui comprendrait. Kylian n'était pas affecté, et je voyais bien que ça l'ennuyait que je lui en parle. Steven se montrait amical mais distant. Lilia semblait compatir et ça nous a fait du bien d'échanger. Gwendolyne semblait un peu triste. Quand j'ai demandé à Pauline si elle avait le contact d'autres personnes, elle a refusé de me les donner, sans raison. J'avoue avoir été vexée. Mon but, à ce moment-là, était de reprendre contact avec tout le monde, peut-être par peur. Je n'ai jamais pu y aller jusqu'au bout.

Aujourd'hui, je pense encore à toi. Je me demande ce que tu ferais, si tu étais toujours là. Ça me fait encore mal, tu sais. Parce que je ne peux que garder ces souvenirs, sans en avoir connu d'autres. Le souvenir d'un enfant avec des cheveux bouclés et des yeux bleus.

Pourquoi avoir participé à ce défi ? Je ne sais pas. Peut-être pour exprimer ce que je n'ai pu dire à personne, peut-être pour me dire que je suis légitime, peut-être pour chasser cette culpabilité ridicule, peut-être pour essayer de comprendre l'inexplicable. Peut-être pour te rendre un dernier hommage, plus d'un an après ta disparition.

Je ne peux pas dire que tu me manques. En revanche, je peux affirmer que tu as été pleuré.

J'espère que tu es heureux, où tu sois, avec Maëva.

Au revoir Martin.

Repose en paix.

Jade

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